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(Article) Les campagnes françaises en mouvement aux XIXe-XXe siècles
Une idée reçue veut que les sociétés rurales françaises des XIXème et XXème siècles sont enclavées et peu en mouvement. Si cette vision n'est pas complètement fausse, il faut relativiser les travers caricaturaux de ces approches.

Depuis deux siècles, le discours de l'histoire et des autres sciences sociales tend à construire une société rurale française fermée sur elle-même. Une idée du village solidaire autour de son cloché et réfractaire au village voisin s'est développée. La communauté villageoise aurait été, de la fin du XVIIIème siècle à la Seconde Guerre mondiale, autarcique, endogame, soumis au caractère particulier de son environnement et sans réels rapports avec l'extérieur. Deux questions doivent néanmoins être posées. Ce discours est-il crédible ? Pourquoi avoir développé cette vision ?

Mondes ruraux enclavés : une vision caricaturale

Pendant longtemps, les sciences sociales, consciemment ou non, ont mis en exergue la vision d'un monde rural français très peu enclin aux échanges extérieurs, quels que soient leurs natures. Ce discours justifiait le refus de l'intervention de l'Etat et donc le contrôle social par les notables locaux. Il justifie également l'hostilité au libéralisme juridique et économique, entraînant nécessairement l'exercice d'une protection sociale favorable aux notables. Une hypothèse s'est alors construite : les sociétés rurales ont volontairement ou non intégré le discours de l'isolement, intériorisé cette stigmatisation et ce statut de dominé pour s'en servir. Le but avoué était, d'une part, de maintenir la hiérarchie interne et, d'autre part, de se servir de cette vision erronée comme d'une arme dans le rapport de force asymétrique avec la puissance publique et le marché. L'enclavement et l'isolement deviennent alors une représentation et parfois un projet dans la France rurale du XIXème siècle. Ils servent à favoriser le status quo mais aussi à développer des politiques favorables à l'agriculture et aux sociétés rurales. Ce projet qui n'est pas l'héritage d'un passé lointain demeure, en réalité, une conquête de la Révolution française.

Toutefois, un ensemble de faits contrecarre grandement ce projet. Tout d'abord, l'autarcie du village est impossible. Il y a toute une vie de marché des échanges à plusieurs échelles : locale, régionale, nationale, mais aussi plusieurs types de circulations. Ces circulations s'opèrent aux mêmes échelles, du micro-déplacement quasi invisible pour l'historien aux circulations plus globales qui produisent des documents fiscaux et autres. L'enclavement tout relatif des mondes ruraux est contredit par certaines circulations, même si ces dernières apparaissent peu nombreuses et de faible portée. Les circulations sont surtout des micro-circulations qui échappent au contrôle.

Des campagnes en mouvement

La société rurale française, du XIXème et de la première moitié du XXème siècle, demeure mobile et les divers exodes ruraux ne sont pas simplement le fait de ruptures. Certains déplacements trouvent une utilité économique et sociale. L'enclavement n'est pourtant pas absent. Cet enclavement physique est dû à une inadéquation des moyens aux besoins. La France du XIXème siècle souffre de lourds handicaps. En plein essor économique et démographique, les campagnes françaises ne trouvent pas les moyens modernes de réaliser pleinement ce développement. L'Etat français est vaste mais difficile à pénétrer. Les voies fluviales sont difficilement navigables et raccordables. La France dispose de grandes routes royales et nationales qui ne permettent pas la desserte des mondes ruraux. Ces derniers, impliqués indirectement dans l'essor économique français du XIXème siècle, ne profitent donc pas pleinement des évolutions urbaines et sont peu touchés par tous les intérêts de la modernisation du pays. De ce fait, l'enclavement rural est subi plus que provoqué. Les contraintes physiques et matérielles dictent en partie cet isolement des sociétés rurales.

Au début du XIXème siècle, les députés et l'ensemble des hommes politiques intéressés par le monde rural français constatent que l'état des voies de communication est regrettable et préjudiciable au développement des sociétés campagnardes. En Angleterre, on peut trouver des chemins communaux de bonne qualité et bien entretenus. En 1824, le ministre de l'intérieur, le comte de Corbières présente à la Chambre des députés le projet de loi sur les chemins communaux devant notamment transférer la propriété de ces voies aux municipalités. Ces dernières deviennent donc directement responsables de leur entretien, de leur multiplication et donc du développement des communications et de l'essor économique du monde rural français. Les conséquences sont presque immédiates. Tandis que les déplacements des ruraux sont facilités, le transport des marchandises qui y sont produites s'intensifie. Les campagnes françaises commencent à s'intégrer et à participer aux échanges commerciaux.

En 1836, une seconde évolution met en mouvement les mondes ruraux français. Le 21 mai, la loi dite de Thiers-Montalivet fait des chemins ruraux, jusque là sous la responsabilité des conseils généraux, des voiries vicinales à part entière. Cela donne une nouvelle impulsion à l'amélioration des chemins communaux, à la multiplication des communications, des échanges et facilite les transports. Avant 1836, les communes ne consacraient qu'une faible partie de leurs ressources à l'entretien des chemins communaux. A partir de cette date, le réseau routier français se développe dans les mondes ruraux. Ils se connectent aux grandes voies de communications. Les élites, en partie responsable des inégalités entre ruraux et urbains, prennent alors la défense des premiers et dénoncent leur enclavement. Le discours devient alors contradictoire et complexe.

Pendant tout le XIXème siècle, les communes françaises s'attachent à développer les chemins ruraux. Le nombre de kilomètres de voies de circulation explosent. Les bourgs et les hameaux ruraux se connectent les uns aux autres. Les chemins sont en terre. On se déplace en calèche, à dos de mulet, à pied...Les trajets sont encore longs et périlleux mais ils sont une aventure rythmée par les ravitaillements et les repos dans les auberges et hôtels situés le long des grands chemins. Les échanges s'intensifient, les personnes se déplacent plus souvent et plus loin. Un monde en mouvement prend son essor mais rien de comparable à la révolution automobile du XXème siècle.

(Article) Les campagnes françaises en mouvement aux XIXe-XXe siècles

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