(Article) Les conscrits : leurs origines, leur histoire et leur évolution

Conscrit : un mot bien étrange et inconnu pour bon nombre de citoyens. Il est des régions de France où ce terme recouvre une signification et une tradition bien éloignée de son origine. Tentons donc d'y voir un peu plus clair.

Qu'est-ce qu'un conscrit aux yeux de l'historien ? Comment s'est développée la conscription ? De quelle manière a évolué la tradition de la conscription au fil du temps ?

Qu'est-ce que la conscription ?

En 1798, la France n'a pas encore totalement terminé sa Révolution, entamée près d'une dizaine d'années plus tôt. Esseulée face à une Europe des rois coalisée contre elle, la jeune République est en proie aux menaces extérieures. Une seconde coalition entre Anglais, Autrichiens et Russes inquiète les autorités françaises. De nombreuses campagnes militaires sont organisées, notamment en Italie par le général Napoléon Bonaparte, pour assurer les frontières du territoire français. Pour défendre le territoire, affirmer la souveraineté nationale et permettre des succès militaires, le gouvernement du Directoire doit renforcer ses armées et se présenter en nombre sur les champs de batailles. Comment faire, alors que se dresse une coalition de trois puissants royaumes européens ?

Les forces politiques s'interrogent et en viennent rapidement à la conclusion que la Révolution, l'affirmation de la République et la défense des intérêts du pays étant l'affaire de tous, il revient à l'ensemble des hommes français de défendre le territoire national. On décide donc en 1798 le vote d'une loi instituant le service militaire obligatoire. L'armée et la guerre ne sont dès lors plus une affaire de professionnels et de nobles. L'article 1 de cette loi, nommée Jourdan-Debrel, du nom des députés qui l'ont soumise, rappelle que « tout Français est soldat et se doit à la défense de la patrie ». Cette nouvelle organisation de l'armée française permet de disposer d'une force armée en constant renouvellement. La loi concerne tous les Français de 20 à 25 ans révolus.

Le Directoire espère donc, par cet enrôlement des forces vives de la Nation, bénéficier d'une armée de terre nombreuse et jeune. Ces nouvelles dispositions permettent alors à l'armée française de se moderniser en partie, du moins sur le plan humain. Sous l'Empire et Napoléon Ier, la conscription devient un élément majeur de la force et des succès de la populeuse armée française.

En 1804, Napoléon Ier modifie quelque peu les termes mêmes de la conscription. Les rangs de l'armée française étant déjà bien peuplés, on décide que l'ensemble des hommes d'une même classe d'âge ne doit pas nécessairement partir sous les drapeaux. Un système de tirage au sort est mis en place. Tous les hommes nés la même année se réunissent au chef-lieu du canton lors d'une séance publique, très solennelle. Ils tirent alors, chacun leur tour dans une urne, des bulletins sur lesquels figurent des numéros qui déterminent, selon le nombre de personnes dont on a besoin dans la région, s'ils partiront réaliser leur service militaire ou non. Il y a autant de numéro qu'il y a d'hommes nés la même année dans le canton. Par exemple, si en 1805 on décide que 103 hommes du canton de Belleville-sur-Saône partiront à l'armée, que l'on tire le numéro 104, on ne partira pas faire le service militaire. En revanche, si l'on tire un des numéros compris entre 1 et 103 compris, le départ sous les drapeaux devient inévitable. On sait que par de subtiles manipulations et tricheries, certains payaient cher pour tirer les bons numéros et ainsi éviter la conscription.

Le 21 mars 1905, la loi supprime le tirage au sort et instaure un véritable service militaire obligatoire et universel. La durée du service est réduite à deux ans et personne ne peut théoriquement y échapper. Pendant le siècle d'existence du tirage au sort, les jeunes n'ayant plus qu'un parent vivant par exemple pouvaient être exemptés de tirage au sort et de service militaire. A partir de 1905, la montée des nationalismes en Europe et la crainte permanente de la guerre obligent les instances politiques françaises à enrôler tous les hommes. On peut encore toutefois être exempté pour des raisons médicales, familiales, d'études...

Le conscrit : son histoire et son évolution

D'abord défini comme un jeune homme appelé à servir son pays sous les drapeaux et sur les champs de batailles, le conscrit a progressivement désigné l'ensemble des personnes nées une même année ou issu d'une décennie commune. Comment en est-on arrivé à cette modification sémantique ? Là encore les évolutions historiques n'y sont pas étrangères.

Immédiatement après la création de la conscription obligatoire, s'est développée dans l'ensemble des régions de France une tradition, devenue aujourd'hui quelque peu folklorique, au cours de laquelle les jeunes en partance pour l'armée se réunissaient pour faire la fête et célébrer leurs derniers moments au sein de la société civile. Sorte de rite de passage de la vie adolescente vers la vie adulte, les fêtes entre conscrits étaient aussi l'occasion de développer une forme particulièrement intense de sociabilité villageoise et rurale.

De 1798 aux années 1880, le conscrit et les fêtes de conscrits ne désignent que des jeunes hommes de 20 ans devant partir pour l'armée. Ces hommes, réunis autour d'un repas copieusement arrosé, développent et ancrent cette tradition festive à travers l'ensemble du territoire français tout au long du XIXème siècle. Vers le milieu du XIXème siècle, une première nouveauté fait son apparition. A la fin du banquet, deux jeunes gens originaires de Villefranche-sur-Saône se rendent à l'Hôtel de Ville avec leurs chapeaux haut-de-forme et leurs costumes noirs. La tradition du défilé des conscrits était née et devait se perpétuer.

Puis, en 1880, un homme de 40 ans originaire également de Villefranche-sur-Saône souhaite fêter l'anniversaire de son tirage au sort. Les jeunes de 20 ans sont désormais accompagnés par les hommes de 40 ans lors du défilé. L'introduction progressive des autres classes d'âge issues d'une autre décennie se poursuit tout au long du XIXème siècle. Après la Seconde Guerre mondiale, en 1947 pour être précis, la commune de Villefranche-sur-Saône est encore pionnière et inaugure la création d'une interclasse générale regroupant l'ensemble des interclasses de chaque année.

Petit à petit, les armées se sont professionnalisées, le service national n'a plus recouvert une réalité patriotique forte et la tradition de ces fêtes de conscrits se sont évanouies dans un grand nombre de régions. Si les premiers temps du départ à l'armée marquaient la fin d'une période de la vie du jeune conscrit et le début d'une nouvelle ère où son appartenance à la Nation était reconnue à sa pleine mesure, force est de constater que l'affirmation des identités nationales a progressivement disparu, notamment depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Malgré l'existence encore récente du service militaire obligatoire, la fête traditionnelle des conscrits ne représente plus depuis de très nombreuses décennies les mêmes symboles et les mêmes images sociales. Nous l'avons vu à travers l'exemple de Villefranche-sur-Saône, ville où la tradition des conscrits a continué à perdurer au fil des ans, la fête des conscrits a évolué pour devenir un rassemblement de gens d'une même génération nés tous les dix ans. Le conscrit n'est plus aujourd'hui ce jeune homme de 20 ans qui part à l'armée et dont la destinée inconnue le fait profiter, avant son départ, des dernières joies de la vie civile. Le conscrit est devenu un personnage de sexe masculin ou féminin (sauf à Villefranche-sur-Saône où les traditions sont plus tenaces qu'ailleurs) qui maintient une forme de convivialité intergénérationnelle, qui instaure une ambiance festive et réjouissante dans sa localité et qui redéfinit une tradition folklorique dont les origines historiques ont souvent été oubliées ou perdues.

Les conscrits sont assimilés à une panoplie d'objets aujourd'hui devenus symboliques : la cocarde, le haut-de-forme, le clairon, le drapeau tricolore...qui lorsqu'ils sont examinés sous l'angle de la signification originelle militaire et de défense de la Nation prennent tout leur sens. Si la fin du service militaire par tirage au sort en 1905 et du service militaire obligatoire en 1996 aurait dû logiquement atténuer ou faire disparaître cette tradition de la fête des conscrits, force est de constater qu'elle s'est perpétuée dans quelques régions de France, notamment en Alsace, dans le Charolais, en Brionnais, dans le Mâconnais et principalement dans le Beaujolais et à Villefranche-sur-Saône. Cette fête est devenue une tradition folklorique permettant l'affirmation de son identité et l'existence d'une forme d'exception culturelle régionale forte. Elle demeure également, notamment dans les zones rurales, une façon privilégiée de développer ou de réinstaurer des festivités villageoises où la convivialité, la cohésion et la sociabilité sont à l'honneur. La fête des conscrits est un extraordinaire moyen d'intégration à la vie locale car elle rassemble toutes les générations, toutes les classes sociales, toutes les opinions...Si les origines de la fête des conscrits ont changé, il convient d'entretenir la tradition de cet événement qui fait partie de l'identité d'une région, et notamment de l'identité du Beaujolais.

Fanfare des conscrits de Belleville-sur-Saône

Fanfare des conscrits de Belleville-sur-Saône

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