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(Article) L'émancipation des mondes ruraux 1/2

Au XIXème siècle, l’Europe occidentale est caractérisée par une conjoncture positive qui correspond à l’entrée dans une nouvelle ère industrielle. Une phase d’ouverture et d’essor des échanges peut également être observée sur l’ensemble du continent, et plus encore dans les pays les plus influents et les plus riches tels que la France.

Une modernisation « forcée » et ses conséquences

Dès le début du XIXème siècle, et encore plus au cours des années suivantes, l’espace commercial européen s’ouvre. Les marchés nationaux se libèrent et commencent à exister réellement. Des traités de libre-échange entre les pays sont mis en place, à l’image de celui signé entre le Royaume-Uni et Napoléon III en 1860. L’essor des chemins de fer et des transports maritimes et fluviaux favorisent le développement des circulations de marchandises, d’hommes, d’idées…aux échelles nationales et internationales. Certains historiens y ont vu une forme de « première mondialisation ».

Parallèlement à ce phénomène et en prise directe avec lui, le XIXème siècle est marqué par une spécialisation et une sectorisation des activités économiques, industrielles, agricoles, commerciales…L’impact de la concurrence, engendrée par l’essor des échanges et des modernisations, n’est pas étranger au processus de spécialisation des activités. Mais, ce processus pose problème aux exploitants ruraux pluri-actifs qui doivent s’adapter à des marchés plus spécifiques et inscrits parfois dans des conjonctures nouvelles et différentes. Il faut à la fois moderniser la production, adapter les cultures aux demandes des marchés et développer un réseau commercial parfois très peu développé. Les mondes ruraux européens et français sont encore pour beaucoup centrés sur des exploitations agricoles familiales et vivrières. Si des échanges existent, ils se font dans un cadre relativement restreint géographiquement et les produits de l’agriculture, destinés à l’alimentation familiale, ne demeurent pas une source de revenus numéraires privilégiée.

La logique de spécialisation coïncide également avec une phase localisée mais violente de perturbations de certaines productions agricoles. Épidémies, accidents biologiques, crises météorologiques, changements techniques…de nombreux facteurs viennent bouleverser le quotidien des mondes ruraux et les pratiques anciennes. L’artisanat rural, par exemple, est remis en cause par des processus de production nouveaux tendant à rationaliser et à industrialiser certaines activités comme le textile. Les pratiques culturales sont également soumises à des changements profonds et à des logiques d’élévation des rendements où l’industrie, la chimie, la mécanisation et d’autres forces perturbent les lentes évolutions des campagnes.

Le peuplement des mondes ruraux est aussi soumis à des changements et à de nouvelles logiques. Directement influencée par l’essor de l’industrie et des villes, une forme de polarisation des flux migratoires en direction des centres urbains s’opère à partir des campagnes. Si le phénomène ne prend pas toujours la forme d’un exode rural massif dans la mesure où il est relativement lent et contrôlé, force est de constater que les concentrations urbaines industrielles et commerciales viennent arracher aux campagnes une partie de leurs populations.

Cette modernisation s’observe également dans l’organisation et la rationalisation des appareils politiques d’Etat. Après une phase conservatrice de 1815 à 1848, un renouvellement des systèmes politiques s’opère dans la seconde moitié du XIXème siècle. Le modèle de l’État-nation se généralise et les mouvements politiques européens se font les forces d’impulsion et les garants de la marche en avant modernisatrice des mondes ruraux.

Faire « triompher les petites et moyennes exploitations rurales »

Au XIXème siècle, en France, le monde agricole et rural est dominé en nombre par les petites et moyennes exploitations familiales. Si les grandes propriétés assurent un contrôle sans partage et sans équivalent au niveau économique, une majorité des terres agricoles sont redistribuées par ces grandes propriétés à des métayers, des gagés, des fermiers et autres travailleurs agricoles en tous genres qui mettent en culture le foncier.

La petite exploitation rurale française s’inscrit au XIXème siècle dans une logique de pérennité n’excluant pas pour autant le développement. La gestion de l’exploitation est conduite selon une logique de maintien de la cohérence du groupe domestique, selon une logique de stabilisation et de renforcement de l’emprise sur le sol et également selon une logique pluri-active de la production devant permettre la subsistance du groupe domestique. L’idéal étant, à cette époque, la transmission de l’exploitation à des héritiers, tout est mis en œuvre pour assurer la descendance familiale, les mariages de raison ou encore l’implication totale du cercle domestique.

Malgré son caractère familial et ses principes d’auto-subsistance, l’exploitation rurale agricole demeure systématiquement tournée vers l’extérieur, à la recherche de revenus ou de constitution de capital (foncier, financier, culturel ou symbolique). La hiérarchie rurale et l’existence de l’exploitation familiale ne sont pas fondées uniquement sur les biens matériels. Les réseaux et les influences potentielles jouent un rôle majeur dans la hiérarchisation, l’organisation et le développement des petites exploitations rurales.

Cette quête quasi permanente du capital s’est longtemps opérée dans un espace cyclique clos et relativement restreint. A partir du XIXème siècle, et notamment dans la seconde moitié de la période, la donne change. L’extérieur offre plus d’opportunités : les contacts sont plus aisés, les déplacements sont favorisés, les échanges se démocratisent. Le monde rural et la structure économique qu’est la petite exploitation familiale se transforment en profondeur. On intensifie le travail pour vendre les produits de la terre, on améliore les techniques agricoles et les savoir-faire pour répondre à une demande plus nombreuse et nouvelle, qui vient notamment des grands centres urbains ou des bourgs marchands locaux.

La singularité de la petite exploitation est qu’elle ne génère pas de travail salarié ou très peu, dans des cas exceptionnels. La cellule familiale construit autour d’elle-même une logique de contrainte où l’exercice de l’autogestion, de l’autoproduction et de l’indépendance presque totale régit le fonctionnement du système cultural et économique. Cette petite exploitation peut, malgré des caractéristiques communes à bon nombre, toutefois présenter des visages différents selon les régions. Des situations d’échecs peuvent être observées tout comme d’incroyables réussites générationnelles. L’agrarisme politique de la IIIème République et des divers gouvernements français antérieurs encourage et favorise le développement de la petite exploitation agricole familiale.

Entre libéralisme agricole et collectivisme rural

Le développement des productions agricoles suit, au XIXème siècle, la logique capitaliste et productiviste entreprise par les différents régimes politiques français et particulièrement par Napoléon III à partir de la seconde moitié du siècle. Cependant, la logique capitaliste d’augmentation des rendements et de profits numéraires est contrebalancée par le maintien de certaines pratiques anciennes plus collectivistes.

Le développement des productions agricoles ne se fait pas au sein d’une logique d’individualisme agraire mais dans la réinvention de la communauté rurale héritée de l’Ancien Régime. Cette réinvention se caractérise par un refus de la logique libérale alors en pleine expansion. Les théories libérales qui régissent le monde rural du XIXème siècle et la société française dans son ensemble peinent encore à trouver une reconnaissance totale dans les campagnes françaises. L’entraide villageoise et corporatiste demeure importante, le maintien des pratiques et des propriétés collectives contrecarre l’expansion du libéralisme agricole et le modèle anglais des « enclosures » a du mal à s’imposer. Si l’acquisition du bien foncier et immobilier demeure l’aboutissement d’une dure vie de labeur et le symbole de la réussite paysanne, nombre de ruraux ont encore besoin des « communaux », ces biens fonciers ouverts à tous pour le pâturage ou l’approvisionnement en bois. Sortes de copropriétés, ces « biens communaux » ralentissent le développement de la propriété individuelle et capitaliste agricole. Preuve de son importance au XIXème siècle, ils recouvrent encore 10 % du territoire français d’aujourd’hui.

Le refus des législations libérales agricoles ne signifie pas pour autant un maintien total des pratiques du passé. Le monde rural et le paysan français du XIXème siècle est enclin à se moderniser et à développer ses activités pour améliorer sa condition sociale et personnelle. Si les « communaux » perdurent pour l’élevage et la gestion des forêts, les pratiques collectives sont en net recul dans le domaine des cultures céréalières et fruitières. Ainsi, une logique d’accès à la propriété foncière se met en place au cours du siècle. A la fois outil de travail et symbole de puissance économique, le bien foncier représente de plus en plus un marqueur de prestige social.

Si un essor certain des théories libérales s’applique aux sociétés rurales françaises et aux activités agricoles tout au long du XIXème siècle, la force de résistance des traditions collectives anciennes et des pratiques de groupes ralentit l’implantation du libéralisme agricole. De plus, ce maintien de coutumes collectives permet aussi le développement et la modernisation des sociétés rurales. Une logique de mutualisation des revenus des « biens communaux » permet le financement de lavoirs communaux, d’adductions d’eaux, de réparations d’églises et d’une multitude de services sociaux et de lieux de sociabilité villageoise modernes. Ces pratiques collectives se retrouvent dans l’existence de marchés où les exploitations familiales peuvent vendre leurs productions agricoles et artisanales. La diffusion des produits se fait en partie par le biais de ces structures collectives d’une importance capitale sur le plan économique et social.

Malgré tout, les petites exploitations familiales ne connaissent pas dans l’ensemble de croissance forte tant au niveau foncier que financier. Certaines pratiques pluri-actives anciennes, telles que l’artisanat textile, disparaissent à cause de la concurrence industrielle. Des sources de revenus indispensables à la prospérité et à l’existence de la petite exploitation sont supprimées et freinent leur expansion. Cette dernière est également limitée par la cherté du foncier et la mainmise des notables locaux et urbains sur celui-ci. Le capital foncier engloutit une partie importante des revenus agricoles, empêchant l’achat de matériel et la modernisation des exploitations. Le crédit rural quasi inexistant pendant une grande partie du XIXème siècle pénalise l’investissement et freine inévitablement la démocratisation foncière et l’essor de l’agriculture familiale.

Les grandes propriétés, minoritaires en nombre mais dominatrices en termes de surfaces, continuent à imposer leur monopole. Malgré les avancées de la Révolution française et le semblant de démocratie foncière qui s’est développée au début du XIXème siècle, le monde rural français n’est pas encore celui des exploitants et des petits paysans. Les pouvoirs politiques vantent les vertus de la petite exploitation familiale mais dans les faits, le libéralisme agricole et le contrôle des notables non-exploitants de la terre continuent de s’imposer.

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