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(Article) Histoire de l'associationnisme en Beaujolais

Au XIXème siècle, le Beaujolais est une terre de fort peuplement. Les villages sont assez proches les uns des autres et, les pratiques sociales, culturelles et coutumières sont fortement imprégnées par l'entraide et des relations communautaires étroites. Dans ces conditions, il est tout naturel que ce pays viticole soit marqué par l'existence de mouvements associatifs, collectivistes, syndicaux et coopératifs importants. C'est à l'époque de la grave crise phylloxérique, à partir des années 1870-1880, que des groupements, des syndicats et autres unions professionnelles naissent. Le système d'exploitation viticole majoritaire, le « vigneronnage », une forme presque médiévale de métayage, ainsi que l'existence et l'omniprésence d'une grande propriété foncière surpuissante renforce et alimente le sentiment corporatiste des travailleurs de la vigne.

Bien qu'une « classe moyenne » de moyens propriétaires, de commerçants, d'artisans et de viticulteurs commencent à émerger au XIXème siècle, une majorité de vignerons, de petits propriétaires terriens et autres salariés viticoles est encore largement dépendante de la main-mise foncière, économique, politique, administrative, sociale...de certains notables, grands bourgeois, professions libérales ou négociants en vins. Avec l'arrivée du phylloxéra en pays Beaujolais, l'économie viticole est en partie ruinée, les vignobles grandement ravagés. Le nombre et la ferveur de la main-d’œuvre viticole pour remettre en culture des vignes, fiertés et sources de revenus de la région, permettent de retrouver l'ancien dynamisme économique et commercial, en une trentaine d'années. Profitant de son rôle joué dans la reconstitution du vignoble Beaujolais, la classe laborieuse des travailleurs de la vigne se regroupe au sein de diverses organisations professionnelles et renégocie les conditions des baux et autres contrats viticoles.

Jusqu'aux années 1860, le mouvement associatif est relativement timide et peu développé dans la plupart des communes du Beaujolais, au nord comme au sud. Avec les évènements politiques nationaux, comme la fin du Second Empire ou le début de la IIIème République, un certain essor est à observer. Ce mouvement associatif est essentiellement centré autour des questions religieuses. La crise phylloxérique du dernier quart du XIXème siècle marque un renouveau et un développement significatif des mouvements associatifs dans le Beaujolais. Face aux difficultés, les vignerons et les autres cherchent à unir leurs forces, à resserrer les liens, à s'accorder quelques instants de plaisir dans un quotidien parfois morose. On voit fleurir, de Villefranche-sur-Saône à Mâcon, en passant par Belleville-sur-Saône, Beaujeu ou Le Bois-d'Oingt, bon nombre d'associations culturelles, sportives...

Dans la première moitié du XIXème siècle, la religion joue un rôle important dans la vie associative. A partir des années 1850, et plus encore après le phylloxéra, ces associations deviennent de plus en plus laïques. Elles organisent les loisirs des communautés rurales mais sont également très actives en matière d'éducation scolaire, tout en continuant à conserver un caractère patriotique indéniable. De la fanfare communale à la société de tir, en passant par le cercle des boulistes ou les clubs sportifs en tous genres, tous les types d'associations sont représentés. Le vigneron, le salarié agricole et le travailleur de la terre ne sont pas les membres les plus actifs au sein de ces associations. Ces cercles sont principalement l’œuvre des notables, des bourgeois et des classes moyennes, le plus souvent issus du monde urbain ou du bourg du village. C'est le cas à Villefranche-sur-Saône et dans une moindre mesure à Belleville-sur-Saône. Dans les communes rurales, le mouvement associatif beaujolais rassemble toutes les couches de la société : du bourgeois au vigneron en passant par l'artisan, le commerçant et le notable. Certainement trop occupées aux champs et aux vignes, les classes les moins aisées n'ont ni le temps, ni l'envie, ni la force de s'investir massivement dans ce genre d'organisations de loisirs, mais on les retrouve malgré tout au sein de certaines associations.

La densité et l'activité des associations beaujolaises sont beaucoup plus faibles que dans le Mâconnais ou l'Ain voisins. C'est aux extrémités nord et sud, dans les cantons de Beaujeu et du Bois-d'Oingt, que l'on trouve le plus de groupements associatifs. Parmi toutes les associations que l'on peut recenser au début du XXème siècle, il en est certaines qui sont implantées dans une majorité de communes et de territoires. Les fanfares sont de celles-ci. On en trouve à Saint-Georges-de-Reneins, à Anse, à Theizé, à Chessy-les-Mines, à Ville-sur-Jarnioux, à Charnay, à Villié-Morgon, à Beaujeu, à Belleville-sur-Saône, à Gleizé et même trois différentes à Villefranche-sur-Saône. Moins répandues mais également très présentes les chorales dont la trace est attestée à Villefranche-sur-Saône et à Saint-Lager, dans le canton de Belleville-sur-Saône.

Autres formes d'associations, les sociétés de tir qui se développent un peu partout dans l'arrondissement de Villefranche-sur-Saône et dans les communes du sud de la Saône-et-Loire que l'on rapproche souvent du Beaujolais. A Romanèche-Thorins ou à Saint-Etienne-des-Ouillères par exemple, on retrouve de telles organisations associatives. Ces associations de loisirs, comme leurs homologues musicales, servent à développer le sentiment patriotique et militaire des membres. Outre l'apprentissage du tir avec les armes, on y échange, on y discute, on y débat de la nation, de l'armée, des rapports avec les voisins européens et, un certain état d'esprit nationaliste s'y développe.

Moins marquées idéologiquement, les mouvements associatifs sportifs entretiennent également un certain attachement à la nation par le culte du corps, l'esprit de compétition et la volonté de performance. Les sociétés boulistes sont certainement les plus représentées parmi ces regroupements sportifs. Que ce soit à Villefranche-sur-Saône, à Belleville-sur-Saône, à Lacenas, à Blacé, à Fleurie...on en trouve dans un grand nombre de communes. Des clubs cyclistes ou d'aviron, comme celui réputé de Villefranche-sur-Saône, voient également le jour.

Toutes ces formes associatives ne rassemblent pas équitablement les classes sociales. Si le jeu de boules, le tir et les fanfares sont prisés aussi bien des notables que des vignerons, force est de constater que les autres activités associatives sont réservées à une certaine élite bourgeoise et urbaine. L'école suscitera, un peu plus tard dans le XIXème siècle, les formes associatives qui réuniront le plus grand nombre et la plus grande diversité sociale, à travers les « Sous des Ecoles ». Toutes sortes d'activités culturelles y sont proposées : théâtre, bibliothèque, musique, chant...intéressant aussi bien les élites cultivées que les paysans1.

Le mouvement associatif en Beaujolais témoigne d'une nouvelle forme de sociabilité, parfois intercommunale, rassemblant au sein d'un même univers les riches et les pauvres, les hommes et les femmes, les habitants du bourg et les populations des hameaux. Pierre Goujon affirme qu' « à la sociabilité traditionnelle fondée sur les rapports familiaux de voisinage et de travail, s'est surimposée une sociabilité organisée par l'association volontaire masculine et féminine et ouverte sur la modernité et la société globale ». Par là, il veut dire que le mouvement associatif en Beaujolais a permis à toute une frange de la population de sortir des schémas anciens qui rythmaient leurs rapports sociaux. Les associations ont favorisé l'émergence d'une prise de conscience collectiviste et sociale, voire même sociétale. Les questions liées aux travaux agricoles et à l'indépendance vivrière ne sont plus les seuls moteurs des rapports à autrui. Le mouvement associatif en plein essor prépare le terrain d'une plus vaste organisation dont les motivations, les idéaux et les réalisations seront tout aussi puissantes pour le développement de la sociabilité des ruraux du Beaujolais : le syndicalisme agricole.

1 Gilbert Garrier, Vigne et vignerons dans la France ancienne. Vignerons du Beaujolais, Le Coteau, Editions Horvath, 1984.

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