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(Article) Histoire de l'écologie agricole : le rôle de la recherche agronomique au XXème siècle

Les orientations contemporaines de la recherche agronomique

Après la Seconde Guerre mondiale, la recherche agronomique française et plus généralement le monde agricole demeurent en pleine reconstruction. Certaines priorités imposent une réorientation du système agricole français. Jusqu'aux années 1930, lorsque fonctionnait l'Institut de Recherche Agronomique (I.R.A.), une certaine priorité était donnée à la recherche sur les végétaux. Le travail en laboratoire avait alors la faveur des chercheurs.

A partir de 1946 et de la création de l'Institut National de la Recherche Agronomique (I.N.R.A.), mais plus assurément au cours des années 1950, la recherche s'intéresse de plus en plus à la zootechnie et aux recherches animales. Des expérimentations en plein champ sont alors plus systématiquement menées. Tout est fait pour sortir l'agriculture française d'une certaine forme d'archaïsme, assurer l'indépendance alimentaire du pays et essayer de dégager des excédents.

Peu à peu, des centres régionaux, souvent spécialisés sur les végétaux ou les animaux, sont créés à l'I.N.R.A. Ils s'intéressent en général aux productions locales majoritaires et tentent d'apporter diverses réponses et évolutions en matière purement techniques (croisement de variétés ou de races, par exemple), économiques, structurelles...Dans les années 1950-1960, bon nombre de régions rurales et agricoles françaises pratiquent encore diverses formes de polyculture. Les réalités et les évolutions de l'économie mondiale, ainsi que les progrès énormes de la recherche agronomique poussent une partie des mondes ruraux français à orienter une partie de leurs productions agricoles.

Lorsqu'un centre de l'I.N.R.A. travaille sur le porc en Bretagne, il est plus tentant pour un agriculteur de faire de l'élevage porcin, sachant qu'il aura à proximité une structure d'importance à la pointe des évolutions techniques, scientifiques, économiques...Dans le Beaujolais, par exemple, aucune station expérimentale de recherche sur le vin n'est implantée par l'I.N.R.A., mais pourtant le vignoble poursuit une politique radicale de spécialisation viticole après 1945.

Il serait abusif de dire que le monde de la recherche agronomique a consciemment guidé les spécialisations agricoles de certaines régions. Néanmoins, force est de constater que les spécialisations agricoles par régions et l'implantation de structures de recherches agronomiques coïncident. Faut-il y voir la cause ou la conséquence de la présence locale de l'I.N.R.A. ? Difficile de répondre avec certitude à cette question, toujours est-il que les politiques agricoles, nationales ou européennes, les orientations et les progrès de la science agronomique ont en partie influencé certains bouleversements écologiques et naturels, tout comme ils ont défini une évolution de paysages ruraux et agricoles.

De nouveaux besoins fonciers pour la recherche ! Et pour les agriculteurs aussi ?

Le projet d’allier la recherche et l’expérimentation au sein de l’INRA, mis en place depuis 1943, s’intensifie durant les années 1950 et 1960 afin de s’adapter aux besoins économiques et sociaux de l’agriculture française. Jusqu’en 1955, les besoins en terres sont importants car les expérimentations se font en « plein champ » et non pas dans des laboratoires. La recherche agronomique française n’est pas suffisamment équipée dans ce domaine et les méthodes expérimentales s’appuient encore sur des observations directes « en terre ». « L’orientation générale qu’il est souhaitable de donner à la recherche agronomique dans le cadre du 3e Plan repose sur les principes suivantes :

D’une façon générale :

  • développement des travaux scientifiques fondamentaux dans toutes les disciplines ;

Et plus particulièrement :

  • adaptation de la recherche agronomique au programme d’orientation de la production agricole, en axant les recherches techniques sur les secteurs des productions animales ;

  • développement de la recherche économique et sociale, en développant notamment les études relatives à la rentabilité des techniques et des systèmes d’exploitation déjà entreprises par l’INRA… »1.

Pour l’INRA, ceci implique de disposer d’étendues de terres suffisamment vastes pour tester à grande échelle différents systèmes d’exploitations agricoles. L’expérimentation, réclamant intrinsèquement de grands domaines fonciers, va devenir encore plus « gourmande » pour répondre aux progrès et aux mutations de l’agriculture. Ainsi, à Laqueuille, le centre de Clermont-Ferrand fait l’acquisition de plusieurs domaines (plus de 270 hectares) pour l’étude des problèmes de production fourragère dans les zones de demi montagne, étude menée en parallèle avec les recherches zootechniques, nouvellement implantées dans le Massif Central.

Le développement de nouvelles recherches, en liaison avec l’intensification de l’expérimentation, allié à l’accroissement des moyens financiers conduisent l’INRA à acquérir de plus en plus massivement au cours des années 1960 : « augmentation sensible de ses moyens pour l’équipement et le fonctionnement non seulement de ses établissements propres, mais aussi des laboratoires de recherche annexés aux chaires de l’enseignement supérieur agricole »2.

Les paysans modernisent et développent leurs exploitations à l'image de ce que la recherche leur donne à voir : travail mécanisé, rationalisation des exploitations et surtout étendues foncières importantes pour rentabiliser les investissements. Cette extension du patrimoine immobilier est en grande partie conduite par les efforts d’expérimentation au champ, directive autant scientifique que politique : « la recherche agronomique doit viser à préparer la transposition des découvertes fondamentales en vue des applications et étudier les problèmes pratiques posés à tout moment par l’agriculture »3.

Désormais, les orientations économiques et sociales de la politique agricole française des années 1960-1970 rythment le développement et l'évolution des exploitations et de l'agriculture française en général : « la réalisation des objectifs ne découle pas tant d’obligations formelles que de directives du Gouvernement, d’incitations appropriées ainsi que d’une conviction et d’une ardeur fondées sur le sens civique, l’intérêt bien compris et la participation de toutes les forces économiques et sociales à l’élaboration et à la mise en œuvre du Plan »4. Il devient clair que la compétition internationale façonne et guide, dans un premier temps la recherche agronomique, et à terme les productions agricoles et leurs modes de mise en culture. Une place primordiale est faite à la science, garante de productivité, de fiabilité mais on délaisse de plus en plus le caractère social, atypique et presque identitaire des agricultures locales françaises. L'uniformisation des productions et des pratiques supplante le paysan traditionnel.

Vers une autre agriculture

« Le 1er Plan [Monnet] se préoccupait essentiellement, en matière d’agriculture, de développer le machinisme agricole et l’emploi d’engrais. De 1929 à 1953, le nombre de tracteurs est passé de 20 000 à 230 000, tandis que le nombre de tonnes d’engrais azotés utilisés est passé de 73 tonnes à 273 tonnes »5. Mécanisation rapide et utilisation spectaculaire des engrais vont rapidement produire leurs effets économiques et sociaux entraînant dans leur sillage de nombreuses conséquences. Si l'agriculture française se relève rapidement après la Seconde Guerre mondiale, en devenant un des fleurons de l'économie nationale, les transformations qui ont été opérées bouleversent le monde rural et agricole. Le nombre d'agriculteurs diminue sensiblement, les sociétés campagnardes ne sont plus uniquement tournées vers l'agriculture, des reconversions doivent s'opérer...un monde nouveau est parfois à reconstruire.

L'emploi massif de produits chimiques endette les exploitants agricoles même s'ils assurent des rendements et, en conséquence, des revenus bien supérieurs au passé. Personne ne se pose encore la question de leurs effets sur l'environnement, sur la qualité des produits. Il convient avant tout d'accrocher l'agriculture française au wagon de la modernité. Un des principaux enjeux du monde agricole et rural des années 1960-1970 devient alors l’utilisation moderne et rationnelle des propriétés foncières, notamment par l’agrandissement des exploitations agricoles et le remembrement. Un décret de 1954 prévoit d’accélérer les opérations de remembrement et d’aménagement foncier car « la nécessité d’un remaniement intégral était indéniable »6, mais également de faciliter les échanges amiables pouvant améliorer les propriétés foncières agricoles : « les échanges amiables, effectués dans le but d’améliorer l’exploitation agricole des sols […] ne peuvent s’effectuer que grâce à l’initiative privée et ils entraînent encore des frais quelques fois importants. Il paraît nécessaire, si l’on veut voir se développer les échanges, de les provoquer ou de les susciter et d’accorder également aux échangistes des avantages financiers »7.

Les remembrements fonciers, les constitutions de très grandes exploitations agricoles changent radicalement certains paysages ruraux et agricoles. Là où auparavant la polyculture et la diversité des panoramas perduraient encore quelques décennies plus tôt, on voit apparaître des étendues presque infinies de champs de blé, de maïs, de pâturages...Plus encore que la variété esthétique des paysages, c'est le manque de diversité biologique et environnementale qui pose problème. Pour optimiser les surfaces foncières et les rendements, on supprime ici une haie, là un petit bois. La faune comme la flore s'en retrouve perturbée mais ce n'est que récemment que certains agriculteurs ont compris, outre la beauté du paysage, l'utilité de tels lieux.

Il serait injustifié et démesuré d'imputer toutes les transformations de l'agriculture française à la recherche agronomique depuis une soixantaine d'années. Cependant, il convient de mesurer qu'elle a influencé, en bon comme en mauvais, les choix et les orientations des agriculteurs. Il serait certainement plus pertinent de chercher du côté des politiques agricoles, définies par les gouvernements successifs et par l'Europe, une partie des bouleversements contemporains. La recherche agronomique, en prise directe à la fois avec le monde politique et agricole, n'a bien souvent fait que suivre les orientations de politique générale qui poussait au productivisme et parfois à la négation d'une écologie agricole, aujourd'hui tant vantée. L'histoire des agrariens ne serait-elle pas encore terminée ? Allons assister à une nouvelle résurgence agrarienne sous la forme d'un retour à la « tradition paysanne » ?

1 Décret n° 59-443 du 19 mars 1959, Journal officiel de la République française, p. 3454.

2 Décret n° 59-443 du 19 mars 1959, Journal officiel de la République française, p. 3454.

3 Décret n° 59-443 du 19 mars 1959, Journal officiel de la République française, p. 3484.

4 Loi n° 62-900 du 4 août 1962 portant approbations du IVème Plan de modernisation et d’équipement (1962-1965), Journal officiel de la République française du 7 août 1962, p. 7810-7811, P.E. 4-5.

5 Loi n° 56-342 du 27 mars 1956 portant approbation du IIème Plan de modernisation et d’équipement (1954-1957), Journal officiel de la République française du 1er avril 1957, p. 3191.

6 Décret n° 54-1251 du 20 décembre 1954 tendant à accélérer l’aménagement foncier et le remembrement, Journal officiel de la République française du 22 décembre 1954, p. 11199.

7 Décret n° 54-1251 du 20 décembre 1954 tendant à accélérer l’aménagement foncier et le remembrement, Journal officiel de la République française du 22 décembre 1954, p. 12000.

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