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(Article) La répartition du sol dans le Beaujolais au XIXème siècle - 1/2

A la fin de la Révolution, les campagnes françaises n’apparaissent pas encore comme un monde unitaire. Elles s’apparentent plus volontiers à une imbrication de diverses sociétés paysannes plus ou moins autarciques, sans réels liens de communications. Pour autant, des progrès significatifs au niveau de la production agricole et de la mise en valeur de certaines terres jusqu’alors restées incultes sont à signaler durant la première moitié du XIXe siècle. Bien que très inégaux selon les différentes régions, ces progrès traduisent un dynamisme nouveau.

Une des principales mesures de la Révolution fût de rendre la terre au peuple et à ceux qui la cultivaient, c’est-à-dire les paysans. Ce principe idéaliste et ancré dans les mémoires collectives est repris abondamment et avantageusement par les républicains. Ainsi, ces derniers croient entrevoir une évolution séculaire de la répartition de la propriété foncière dont l’origine aurait pris forme pendant la Révolution, et qui, sous l’action de la IIIe République, aurait continué de se développer.

Cette idée relayée par les agrariens de tous bords qui glorifient une démocratie rurale de petits propriétaires ne traduit cependant pas la réalité avec exactitude1. Si en 1882, une grande majorité des propriétés sont exploitées en faire-valoir direct, il faut noter que la surface qu’elles occupent est loin de traduire la même équité. « Si la France est bien un pays de petits exploitants (en nombre), elle est bien aussi un pays de moyenne et grande exploitation (en superficie) »2.

La grande propriété

« Au sommet de l’échelle sociale sont installés les propriétaires rentiers, citadins nobles ou bourgeois, voire aubergiste ou boutiquiers »3. Ce constat semble d’emblée ébranler les idéaux républicains d’une certaine démocratie de la propriété foncière. Cependant, essayons de voir plus en profondeur comment se caractérise la grande propriété foncière en France à partir de la seconde moitié du XIXe siècle.

La terre est depuis très longtemps un symbole très fort de rentabilité économique, de réussite sociale et de stabilité. Cet attrait ancestral pour la terre trouve son origine dans le fait qu’elle confère un prestige social, une prospérité familiale et un avenir certain. C’est un patrimoine dont on ne se sépare qu’en cas de cause grave.

« Vers 1880 la part territoriale et l’influence des grands propriétaires étaient plus grands qu’on ne voulait l’avouer »4. Les grands propriétaires conservent, durant la seconde moitié du XIXe siècle, une importance capitale. Cependant, il semble qu’une certaine évolution voit le jour. La hiérarchie foncière ne s’établit plus sur de simples critères nobiliaires et traditionnels mais plus volontiers sur la richesse effective. Ces grands propriétaires s’assurent non seulement une supériorité en terme de superficie mais également en terme qualitatif. Une part importante des meilleures terres cultivables est accaparée par de riches propriétaires, très souvent rentiers. Ces derniers ne cultivent pas le sol mais se contentent d’assurer une domination économique sur les paysans-cultivateurs.

Pour comprendre la répartition hiérarchique du foncier en France, nous nous devons d’évoquer le travail de Geneviève Gavignaud-Fontaine. Son étude du nombre de cotes foncières entre 1851 et 1879 révèle une disparité singulière entre une majorité de propriétaires « parcellaires » et la faible représentation numérique des grandes propriétés qui écrase pourtant le marché foncier du point de vue de la superficie. Ainsi, les grandes propriétés, bien que dominées en nombre, contrôlent une part essentielle du bien foncier et accaparent même très souvent la majorité des meilleures parcelles.

Au niveau départemental, l’étude de ces cotes foncières est très révélatrice de l’organisation foncière de l’époque. On dénombre, dans le Rhône, « 224 159 cotes foncières, ce qui rapporté à la surface totale établit la contenance moyenne à 3,49 hectares […]. A dire vrai, ces indications moyennes traduisent mal la réalité du partage du sol entre petits, moyens et gros possédants. Il faut tenir compte de la foule plus ou moins compacte des micros propriétaires qui abaisse d’autant les moyennes. Sur un total de 224 159 cotes foncières, 121 189, soit 54%, ont moins de 1 hectare et se partagent 5 % de la surface cadastrée »5.

On voit ici alors nettement que la répartition du sol dans les campagnes de la région lyonnaise est loin d’être uniforme. Une minorité de gros propriétaires se partagent près de la moitié de l’espace foncier.

Qu’en est-il dans le vignoble beaujolais ?

Il apparaît à la lecture des travaux de Monsieur Richard Sceau, que l’emprise de la grande propriété dans le Beaujolais, et plus spécifiquement dans le canton de Beaujeu, soit d’une certaine nature comparable à celle observée dans le reste de la France et dans les campagnes lyonnaises. L’assise foncière de la noblesse est certes moins visible mais demeure tout de même très importante durant la première moitié du XIXe siècle. « Dans ce vignoble beaujolais, la possession du sol offre un contraste saisissant. Dans la partie septentrionale (celle du canton de Beaujeu), la grande propriété détient plus des trois-quarts du sol : les domaines de 20, 50 voire 100 hectares ne sont pas rares. »6 Richard Sceau fait également état de 11 domaines nobiliaires occupant plus de 500 hectares. Cette prédominance de la grande propriété aristocratique semble être un héritage de l’Ancien Régime. En effet, malgré les vicissitudes de la Révolution et l’émergence d’une relative démocratie du sol, il convient de noter que la grande propriété foncière demeure assez stable à l’approche du dernier quart du XIXe siècle dans le Beaujolais. L’immobilisme apparent des structures foncières est sans nul doute grandement lié aux moyens ancestraux d’exploiter le sol.

Parmi ces grands propriétaires, on retrouve une part, certes beaucoup plus faible mais néanmoins non négligeable, de bourgeois. L’explication en est assez simple. Sous l’Ancien Régime, un nombre conséquent de bourgeois a intégré les rangs de l’aristocratie. L’appartenance sociale de ces grands propriétaires demeure alors nettement plus établie. Elle met en avant l’appartenance à un groupe social élevé, soit par la noblesse, soit par la richesse.

Dans le canton de Beaujeu, ce phénomène est relativement visible. La grande propriété est l’apanage de notables et d’aristocrates locaux ou bien de riches négociants lyonnais et autres négociants en vins de la région. La terre reste aux mains des anciens propriétaires.

Dans ce contexte de stabilité de la propriété foncière, la bourgeoisie parvient difficilement à pénétrer le marché foncier beaujolais. Cependant, les placements fonciers citadins prennent une part importante dans l’activité foncière de la région. Ils sont presque exclusivement orientés vers le vignoble qui, du fait de sa relative stabilité et du développement de la viticulture au cours du XIXe siècle, assure des plus-values intéressantes. Comme nous venons de le signaler, ces investissements fonciers urbains sont en grande partie réalisés par des bourgeois lyonnais et, dans une moindre mesure, par des négociants en vins de Villefranche-sur-Saône ou de Belleville-sur-Saône. Quant aux bourgeois locaux, s’ils ne sont pas absents, leur présence est moins significative. Il s’agit la plupart du temps de négociants en vins de Beaujeu ou de Belleville-sur-Saône.

La moyenne propriété

La France offre une répartition de la propriété foncière plutôt spécifique en Europe au XIXe siècle. Le rôle de la moyenne propriété « se révèle très modeste dans les régions dominées par la grande propriété […] Lorsque la puissance des grandes propriétés s’atténue, la position des moyennes se renforce »7. Voici donc une des particularités françaises. Cette classe intermédiaire de propriétaires terriens se caractérise par une dualité tangible voire une double appartenance sociale. Il y a d’un côté ceux qui sont soumis à la puissance et à la domination des grands propriétaires, et de l’autre, ceux qui espèrent intégrer la classe supérieure.

Cette moyenne propriété qui ne semble que très faiblement représentée, est le symbole même d’une ouverture socio-économique de la propriété foncière rurale voulue par le pouvoir politique. Cependant, sa faible représentation numérique et son manque de poids au niveau des superficies ne confèrent pas à la moyenne propriété un rôle aussi grand qu’on l’imagine.

Etre un propriétaire moyen signifie bien souvent être un propriétaire cultivateur ou un petit bourgeois local. Les quelques bénéfices réalisés par une quelconque entreprise ont alors été réinvestis dans un placement sûr et d’avenir : la terre. Cependant, les héritages successifs et le morcellement des biens fonciers sont pour la moyenne propriété une menace importante. Au cas où la terre vienne à manquer, le déclassement social et la prolétarisation peuvent inévitablement conduire la moyenne propriété dans l’impasse. Ainsi, la baisse de la rente foncière oblige une part importante de petits bourgeois à compléter leurs revenus par diverses activités.

Le désengagement foncier semble être une menace bien plus grande pour la moyenne propriété que pour la grande propriété. En effet, bon nombre de ces moyens propriétaires sont des avocats ou des officiers. Leurs activités suggèrent donc une résidence en ville qui pourrait éventuellement les conduire à la vente de leurs biens fonciers ruraux.

Dans le Beaujolais et plus spécifiquement dans le canton de Beaujeu, la présence de la moyenne propriété est toute relative. Son implantation, bien que très faible, est somme toute non négligeable. « […] dans le Beaujolais et le Lyonnais, une nouvelle petite bourgeoisie foncière se met en place au cours de la première moitié du XIXe siècle, après avoir bénéficié d’un fort élargissement du marché du sol »8.

Nous pouvons donc supposer que la présence de la moyenne propriété caractérise une certaine ouverture de la propriété foncière. Cependant, sa faible influence est le signe d’une lente évolution du processus de démocratisation du sol voulue par les Révolutionnaires puis louée par les Républicains. De plus, si le développement de cette moyenne propriété au XIXe siècle est indéniable, il faut nuancer sa portée. En effet, elle résulte essentiellement de mariages avantageux et de l’essor d’une petite bourgeoisie rurale.

1 MOULIN Annie, Les paysans dans la société française, Paris, Editions du Seuil, 1988, p. 149.

2 VANDERPOOTEN Michel, Les campagnes françaises au XIXe siècle, Nantes, Editions du Temps, 2005, p. 138.

3 VANDERPOOTEN Michel, Les campagnes françaises au XIXe siècle, Nantes, Editions du Temps, 2005, p. 132.

4 AUGE-LARIBE Michel, La politique agricole de la France de 1880 à 1940, Paris, PUF, 1950, p. 89.

5 SCEAU Richard, Lyon et ses campagnes : héritages historiques et mutations contemporaines, Lyon, PUL, 1995, p. 195.

6 Sous la direction de LATREILLE André, Histoire de Lyon et du Lyonnais, Toulouse, Edouard Privat, 1975, p. 430.

7 SCEAU Richard, Lyon et ses campagnes : héritages historiques et mutations contemporaines, Lyon, PUL, 1995, p. 201.

8 GAVIGNAUD-FONTAINE Geneviève, La révolution rurale dans la France contemporaine, Paris, Editions l’Harmattan, 1996, p. 53, et Garrier Paysans du Beaujolais et du Lyonnais (1800-1970), Grenoble, PUG, 1973, p. 686.

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