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(Article) Lutter contre le phylloxéra en Beaujolais

Après des décennies de traitements chimiques, sulfure de carbone principalement, de nouveaux procédés sont adoptés massivement pour lutter contre le phylloxéra et reconstituer les vignobles. La prééminence accordée aux traitements chimiques retarde en partie le renouveau des vignobles français. A la fin de la décennie 1880, d'autres procédés de lutte sont mis en avant.

Le greffage

Une autre voie de reconstitution est alors ouverte, celle de l’élaboration et de la plantation d’hybrides des espèces françaises et américaines. Les pépiniéristes sont au travail, car la technique est connue depuis 1830 et les premières réussites de Louis Bouschet de Bernard en Languedoc. Il recherche et obtient des hybrides résistants et fertiles.

La meilleure solution, et qui se généralise assez rapidement après 1885, est cependant celle du greffage des vieux cépages français sur des porteurs américains. La racine américaine supporte sans dommage les piqûres des pucerons, tandis que le cep français continue à produire les mêmes raisins.

Depuis 1862, des expériences de greffages des cépages français sur des souches américaines sont tentées. Gaston et Louis Bazille, deux propriétaires de l’Hérault, sont les pionniers en la matière. Bien que leurs premières tentatives soient des échecs, de plus en plus d’observateurs et d’acteurs du monde viticole pensent trouver le salut par cette voie là. Jules Planchon, émissaire de la Société d’agriculture de l’Hérault, revient d’Amérique en préconisant l’utilisation de telles greffes. La sagesse et la prudence sont encore de rigueur cependant. Planchon affirme alors en 1874 que cette entreprise doit s’accompagner des autres modes de défense et de lutte utilisés jusqu’ici.

A partir de ce moment une lutte sans précédent voit le jour entre les défenseurs du sulfure de carbone (les "sulfuristes") et les défenseurs de la reconstitution sur porte-greffes américains. Malheureusement, la libre circulation des plants américains est toujours interdite et l’efficacité des traitements chimiques n’est pas au rendez-vous. Jusque dans les années 1880, le désenchantement des vignerons est grandissant. En effet, cette période semble être celle d’un choix primordial pour les exploitants et les propriétaires. Il y a, d’un côté, ceux qui peuvent assurer le paiement des boutures américaines pour reconstituer leur vignoble, tout en continuant les traitements au sulfure de carbone pour maintenir une certaine production, et de l’autre côté, les plus démunis. Ces derniers, bien souvent des vignerons ou des petits propriétaires exploitants, choisissent, faute de moyens financiers suffisants, de reconstituer les vignobles au moyen des greffes le plus tard possible. L’interruption prolongée des revenus viticoles contraint le petit propriétaire à rester longtemps fidèle aux hybrides et aux directs. Comme le souligne Michel Augé-Laribé, « le phylloxéra oblige les viticulteurs à payer une seconde fois leurs vignobles ».

Cette nouvelle forme de lutte est, dans un premier temps, réservée aux moyens et grands propriétaires. Ainsi, dans le canton de Beaujeu, fortement marquée par la grande propriété foncière, la reconstitution en plants américains greffés est entreprise par les gros propriétaires. Ils ont les ressources financières pour s’offrir des boutures, encore très chères, et possèdent une main d’œuvre rentable et qualifiée : les vignerons. « En Beaujolais c’est entre 1880 et 1885 que s’ouvre le débat entre "américanistes" et "sulfuristes". Ces derniers, nous le savons, sont solidement organisés en syndicats de traitements et obtiennent, depuis 1878, des résultats encourageants »1. Dès 1879, quelques gros propriétaires fonciers entreprennent des expériences de greffage, mais ce n’est qu’à partir de 1888 que le pas est définitivement franchi. Toutefois, comme le rappelait régulièrement des contemporains tels Victor Pulliat ou Emile Bender, il faut assurer le plus longtemps possible la survie des Gamay par un traitement au sulfure de carbone, en attendant que la reconstitution du vignoble beaujolais soit accomplie entièrement. Les frais et les investissements se multiplient alors, tandis que perdure la lutte entre "américanistes" et "sulfuristes".

Ce combat ouvre pourtant un débat plus large puisqu’il semble s’interroger, d’une certaine manière, sur l’avenir et la prospérité de la propriété foncière. Pour beaucoup de défenseurs du sulfure de carbone, l’emploi d’un tel traitement est l’occasion d’enraciner encore plus profondément les intérêts qui unissent propriétaire et vigneron. Il faut probablement voir dans cette affirmation la volonté de la grande propriété d’étendre son influence et sa domination sur les non possédants. En outre, rappelons que la plupart des partisans du sulfure de carbone sont, en Beaujolais, des notables influents, des grands propriétaires fonciers, des riches industriels qui tirent profit de ce nouveau commerce, et qui investissent massivement et très tôt dans la reconstitution en plants greffés.

Les pépinières et champs d'expérimentation

En pleine crise du phylloxéra, les vignerons du Rhône et du Beaujolais en particulier sont confrontés à de graves problèmes pour produire du vin. Après avoir un temps traité leurs vignes au sulfure de carbone pour tenter de prolonger leurs vies, ils se tournent vers les plants américains greffés. L'approvisionnement n'est pas toujours simple mais des structures vont leur venir en aide.

Devant les difficultés financières croissantes des viticulteurs à renouveler le vignoble au moyen des boutures américaines, le Conseil Général décide de créer une pépinière départementale de plants américains. Cette décision prise lors de la séance du 22 avril 1885 fait suite à une évolution positive des mentalités vigneronnes au sujet des écoles de greffage établies dans le département du Rhône. Une grande majorité de viticulteurs n’a pas abandonné sa confiance dans l’efficacité du traitement au sulfure de carbone. Ils doivent faire face à la résistance persistante du puceron et donc continuer à traiter leurs vignobles au sulfure de carbone s’ils veulent espérer de maigres récoltes. Cependant, se rendant compte que ce traitement n’a pour but que la prolongation temporaire de la survie des vignes beaujolaises, les viticulteurs se sont progressivement mis à reconstituer leurs exploitations en cépages américains greffés.

Le marasme économique pour les vignerons et les petits propriétaires est alors très grand. Seule la grande propriété semble en mesure d’assurer le paiement des traitements chimiques et les investissements en plants greffés. Une fois de plus, la prédominance de la grande propriété foncière se fait ressentir. Le processus de démocratie foncière est ralenti. Les grands propriétaires retrouvent plus vite la pleine production et la valeur vénale maximale des vignobles, tandis que les petits propriétaires peinent à se sortir de la crise.

Le Conseil Général propose alors la création d’une pépinière départementale de plants américains sur la commune d’Albigny. Cette pépinière aura pour but de constituer une réserve conséquente de boutures et de porte greffes pour les viticulteurs du département du Rhône. Elle aura également pour but de procurer facilement aux vignerons de la région, et à prix très réduits, les plants nécessaires à la reconstitution des vignes dévastées par le phylloxéra. Cette initiative s’inscrit dans la continuité des champs d’expérimentation développés quelques années auparavant. « C’est ainsi que la Commission du Rhône possède trois champs d’expérience, à Saint-Germain-au-Mont-d’Or (2,26 hectares), Villié-Morgon (1,60 hectares) et Ampuis (une vingtaine d’ares) ; dans chacun il y a une partie non traitée, une partie régulièrement traitée et une partie réservée aux essais de plants américains »2. Les pouvoirs publics, investis dans la lutte de façon précoce, prennent alors la mesure de l’envergure du problème. Non contents d’avoir permis une relative équité foncière, ils tentent du moins de maintenir une certaine stabilité. Ainsi, le petit viticulteur beaujolais peut reconstituer son domaine à moindre coût : cinq francs les milles boutures à la pépinière d’Albigny contre près de quarante francs en moyenne.

La pépinière d’Albigny est pourtant supprimée le 28 avril 1897 par décision du Conseil Général du Rhône. On estime que la reconstitution est déjà très avancée dans le département, et particulièrement dans le Beaujolais des grands domaines. Cependant, à la suite de cette suppression, les demandes de plants de vignes greffés continuent à parvenir au Dépôt de Mendicité d’Albigny, propriétaire du terrain ou s’est formé la pépinière, de façon croissante. Les viticulteurs doivent alors trouver de nouvelles boutures ailleurs, ce qui est fort préjudiciable du point de vue financier. La valeur des terrains fonciers, et plus particulièrement ceux plantés en vigne, peine alors à retrouver son cours pré phylloxérique, soit par manque de terrains reconstitués, soit par de trop lourds frais de reconstitution.

Une fois le phylloxéra vaincu et la reconstitution en plants greffés achevée, le monde viticole semble repartir sur de nouvelles bases. Bien que la crise continue à avoir des répercutions, notamment à cause d’une surproduction de vin, il faut noter que la viticulture française s’élance sur de nouveaux rails à la fin du XIXe siècle. Le phylloxéra a eu pour effet de modifier le rapport à la vigne. En effet, tous les soins apportés aux vignobles durant cette grave crise semble avoir rapproché les propriétaires et les exploitants de la terre. La rationalisation de la viticulture se généralise et un nouveau paysage foncier prend forme.

1 GARRIER Gilbert, Le phylloxéra : une guerre de trente ans 1870-1900, Paris, Editions Oenoplurimédia, 2006, p. 91.

2 GARRIER Gilbert, Le phylloxéra : une guerre de trente ans 1870-1900, Paris, Editions Oenoplurimédia, 2006, p. 75.

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