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(Article) L'exploitation du sol en Beaujolais au XIXème siècle - Les types de cultures

« Naguère encore largement autarcique, la paysannerie se voit de plus en plus contrainte d’entrer dans une économie d’échanges et d’acheter ou vendre à l’extérieur »1. L’essor des villes et l’explosion démographique de la seconde moitié du XIXème siècle donne au monde rural de nouveaux débouchés et de nouvelles perspectives. Cependant cette ouverture vers l’extérieur ne se fait pas du jour au lendemain. En effet devant le manque de communications avec les villes et les autres campagnes françaises, la plupart des régions rurales françaises pratiquent une certaine forme d’autarcie. Elle se traduit principalement par la nécessité de subvenir aux besoins élémentaires de survie d’une entité rurale. Ainsi, jusqu’à la moitié du XIXème siècle, la polyculture de subsistance est généralement pratiquée dans une multitude de campagnes françaises. « La pluriactivité rurale est encore fortement pratiquée afin de compléter les ressources agricoles de la famille »2.

Si l’émergence de certaines spécialisations agricoles dans quelques régions rurales françaises ne fait aucun doute, on ne peut se résoudre à interpréter cela comme un changement radical des mœurs. En effet, les inégalités foncières conduisent une part importante de petits propriétaires et d’exploitants agricoles à pratiquer la polyculture. Les effets conjoncturels divers et variés qui secouent le XIXème siècle (calamités agricoles, aléas climatiques…) poussent encore un peu plus les paysans français à diversifier leurs cultures.

Comme nous l’avons signalé plus haut, la grande propriété omniprésente dans le canton de Beaujeu a favorisé la mise en place d’un système d’exploitation du sol conduisant à une certaine forme de polyculture : le vigneronnage. Elle se traduit dans ce cas là par des activités agricoles variées, par une exploitation du sol diversifiée. Si la vigne ne peut que partiellement répondre à leurs besoins, la culture des céréales ou l’élevage permettent aux familles beaujolaises d’assurer des revenus plus décents. Bien que les contrats de métayage soient établis de manière à éviter la pluriactivité, celle-ci ne saurait disparaître. Elle semble être une source indispensable à la survie des paysans beaujolais.

« Parmi toutes les régions viticoles de France, il semble bien que le Beaujolais soit, avec le Mâconnais et la Bourgogne, une région particulièrement propice à la pluriactivité viticole. En effet, dans ces régions plus qu’ailleurs, l’exploitation viticole type, c’est-à-dire le vigneronnage, est solidement ancré […] l’exploitation idéale devait comporter deux hectares de vignes en production, un demi hectare de jeunes vignes ou de parcelles en attente de replantation, un hectare en prairies, 60 ares de terres labourables, 20 ares de taillis d’acacias (pour les échalas), une oseraie et un jardin de 10 ares »3.

Cette tendance à la pluriactivité agricole est également visible dans l’utilisation du sol. En effet, dans une région où la culture de la vigne apparaît comme majoritaire, on constate que la part des autres types de culture est tout aussi grande, si ce n’est plus. Ainsi, l’étude des cadastres des dix-sept communes du canton de Beaujeu permet de remarquer que la part laisser aux terres labourables et aux vassibles est très importante. Sur l’ensemble du canton, la vigne représente un peu plus de 20 % de la surface cadastrée en non bâti. Cette moyenne, aussi aléatoire soit-elle, révèle bien l’existence d’un marché foncier encore tourné vers la polyculture. Il faut cependant nuancer cette statistique en mentionnant la part importante des communes plus montagneuses telles que Avenas, Les Ardillats, Saint-Didier-sur-Beaujeu et Vernay dont la place occupée par la vigne ne représente même pas 1 %. Certes, la vigne joue un rôle déterminant dans l’agriculture beaujolaise durant la première moitié du XIXème siècle, mais l’importance de la pluriactivité agricole retarde d’autant le développement d’une économie mono-culturale de premier ordre.

1 BARJOT Dominique, CHALINE Jean-Pierre, ENCREVE André, La France au XIXe siècle 1814-1914, Paris, PUF, 1995, p. 361.
2 LECAT Jean-Michel, Paysans de France, un siècle d’histoire 1850-1950, Paris, Editions De Lodi, 2005, p. 14.
3 Sous la direction de GARRIER Gilbert et HUBSCHER Ronald, Entre faucilles et marteaux, pluriactivités et stratégies paysannes, Lyon, PUL, Editions de la Maison des Sciences de l’Homme, 1988, p. 121.
La diversité de l'agriculture beaujolaise : les prés, les vignes...

La diversité de l'agriculture beaujolaise : les prés, les vignes...

« Dans l’arrondissement de Villefranche, la place des vassibles se révèle importante. Ces terrains sont le résultat des déboisements intensifs et ont pour but de constituer une réserve. Les paysans y plantent tous les douze à quinze ans du seigle et en font des pacages pour les troupeaux pendant l’été. Ces terres sont cultivables et augmentent la superficie des labours et des pâturages »1. La diversité des sols peut également expliquer cette forme de polyculture. En effet, on distingue clairement deux types très distincts de végétation et de morphologie de paysages. D’un côté, les communes proches de la vallée de la Saône avec des terrains escarpés mais pouvant accueillir différents types de culture agricole. De l’autre, les communes plus montagneuses, dont la situation géographique même et l’exposition au soleil laissent moins de place à des cultures céréalières ou viticoles. La polyculture est alors de mise dans l’ensemble du canton que l’on se trouve en bordure de la Saône ou dans une région plus montagneuse.

A l’approche du dernier quart du XIXème siècle, les inégalités rurales ne s’amenuisent que partiellement. Malgré, les louanges des Républicains sur le développement d’une « République de paysans », l’auto-subsistance des régions rurales et l’incapacité de la petite propriété à influer sur les progrès du monde agricole ne laissent pas entrevoir les signes d’une démocratisation du bien foncier et d’une évolution sensible de la condition paysanne.

Non seulement la contenance moyenne par cote foncière continue de baisser, mais les crises agricoles qui secouent le monde rural n’augurent aucune amélioration. Si de nombreuses régions rurales françaises ont entrepris une spécialisation des cultures, d’autres, comme le Beaujolais, semblent indéniablement ancrées dans le passé.

Paradoxalement, il semble que la crise phylloxérique qui ébranle le vignoble beaujolais durant le dernier quart du siècle soit annonciateur de renouveau et de modernisme agricole. Une part non négligeable des ruraux français pratique encore une polyculture destinée à subvenir aux seuls besoins de la ferme. Les paysans ne se soucie guère des besoins du marché et s’en remettent à la productivité de la terre. Ce n’est que vers la fin du siècle qu’une grande majorité de ces paysans ajuste sa production aux besoins du marché ; cette notion de marché ne prend un sens qu’à cette période d’ailleurs.

Cette modernisation de la production se traduit bien souvent par une rationalisation de l’agriculture et par un emploi plus systématique des engrais. De plus, l’espace conquis sur les friches continue de s’accentuer avec une mise en valeur des terres générale. Les progrès de l’agriculture, tant au niveau de la production que des bénéfices occasionnés, poussent une large majorité de propriétaires à optimiser les surfaces foncières.

Dans cette course effrénée au rendement et à la mise en culture du maximum de terres, l’inégalité entre le propriétaire, le cultivateur et le salarié agricole est encore très marquée. Le possédant est généralement celui qui détient l’instruction, les relations et la fortune pour mener à bien les opérations de mise en valeur des terres. Ceci se vérifie principalement dans les régions de vignoble où le phylloxéra vient de ravager la viticulture. Le rôle paternaliste du propriétaire foncier prend une importance sociale considérable dans la mesure où il aide le vigneron à s’accoutumer à de nouvelles techniques et à améliorer les profits de l’exploitation.

Dans les régions viticoles comme le Beaujolais, la frénésie qui fait suite à la crise phylloxérique est partout la même. Comme s’il fallait rattraper le retard pris par des années d’âpreté économique en replantant toujours plus. Cet engouement pour la reconstitution semble sortir définitivement le canton de Beaujeu de sa pluriactivité de subsistance. Les vignerons, acteurs essentiels de la reconstitution en plants greffés, ont profité de la crise pour améliorer leurs conditions. Ils parviennent à se débarrasser d’un certain nombre de tâches et de devoirs rappelant le système féodal. Ainsi, le cheptel obligatoire disparaît des contrats de vigneronnage, tout comme les petits travaux gratuits et le labourage à la charrue. Par ailleurs, l’extension de la surface en culture viticole et une rémunération plus importante du travail viticole et des cours du vin, permettent progressivement aux vignerons du Beaujolais de s’inscrire dans un mouvement de spécialisation agricole intensif. La voie à une économie libérale est ouverte et la pratique de la monoculture en fait de même. Les bénéfices illusoires de la polyculture semblent alors obsolètes.

1 GARRIER Gilbert, Paysans du Beaujolais et du Lyonnais (1800-1970), Grenoble, PUG, 2 volumes, 1973. p. 164.
A partir du XXème siècle, la vigne occupe toujours plus d'espace dans le Beaujolais, notamment dans le nord, là où sont produits les grands vins.

A partir du XXème siècle, la vigne occupe toujours plus d'espace dans le Beaujolais, notamment dans le nord, là où sont produits les grands vins.

Désormais les pouvoirs publics et les organismes scientifiques liés au monde agricole tentent de rationaliser l’agriculture viticole dans le département du Rhône. Il devient nécessaire d’optimiser la culture de la vigne et d’assurer aux vignerons et aux cultivateurs les meilleurs résultats possibles. C’est dans cette optique que dans un projet de création d’une section viticole à la Station agronomique de Lyon daté du 27 juin 1899, le Directeur de cette même Station agronomique adresse au Préfet du département du Rhône les requêtes et les objectifs d’un tel organisme. En voici un extrait : « la section viticole s’occuperait de tout ce qui concerne la vigne et le vin. Elle aurait tout spécialement pour rôle :

  • de renseigner les viticulteurs de la région par voie de publicité, sur tous les faits qui peuvent les intéresser ;

  • de donner des consultations verbales ou par correspondances à toutes personnes désirant en obtenir ;

  • de faire des recherches scientifiques viticoles et vinicoles ;

  • d’organiser des expériences pratiques dans les vignobles sur l’adaptation des vignes américaines, l’emploi rationnel des engrais, les méthodes culturales, la vinification, le traitement des maladies de la vigne et du vin…

  • d’étudier enfin toutes les questions qui peuvent contribuer au perfectionnement de la viticulture et l’œnologie »1.

A la même période, se créent des associations d’horticulture et de viticulture, comme par exemple l’Union horticole et viticole de Villefranche et du Beaujolais. Nouvelle preuve de l’engouement général pour la monoculture de la vigne qui se développe à la suite de la crise phylloxérique, cette Union résulte de la fusion faîte le 23 janvier 1898 entre la Société d’horticulture de Villefranche et l’Association horticole et viticole de Villefranche. Elle a pour but « d’aider au progrès et au développement de l’horticulture et de la viticulture dans toutes leurs branches »2.

Enfin, le changement radical dans l’occupation du sol dans le Beaujolais et dans le canton de Beaujeu semble être favorisé par des mesures avantageuses de l’Etat. La loi du 1er décembre 1887 exonère, en effet, d’impôt foncier les terrains nouvellement plantés ou replantés en vignes dans les départements ravagés par le phylloxéra. Pour se faire, les propriétaires doivent adresser une déclaration indiquant la contenance exacte des terrains nouvellement plantés ou replantés. Ces terrains doivent être replantés depuis moins de quatre ans, à partir de la date de promulgation de la loi du 1er décembre 1887, pour bénéficier de cette exonération d’impôt. Les terrains nouvellement plantés ne seront soumis à cet impôt que lorsque les vignes auront dépassé la quatrième année. La même parcelle de terre ne pourra en aucun cas jouir à deux reprises d’une exonération d’impôt foncier. Voici quelques articles extraits de cette loi : «

  • article 3 : l’exemption spécifiée à l’article 1er de la loi du 1er décembre 1887 est acquise à partir du 1er janvier de l’année qui suit celle au cours de laquelle la plantation ou la replantation a été effectuée. Elle ne peut s’appliquer qu’à partir de l’année qui suit celle au cours de laquelle l’arrondissement a été pour la première fois phylloxéré. Elle n’est applicable qu’aux terrains dont la nature de culture est en vigne

  • article 4 : les terrains exploités à la fois en vigne et en autres natures ne feront l’objet d’une exonération d’impôt que pour les parties du revenu cadastral afférentes à la vigne.

  • Article 8 : les déclarations n’ont pas besoin d’être renouvelées annuellement. Toute parcelle, plantée ou replantée en vigne, qui a été reconnue avoir droit à une exemption d’impôt foncier, continue à en jouir nonobstant toute mutation. »3.

On en conclue donc que contrairement au reste de la France, le Beaujolais, et principalement le canton de Beaujeu, se démarque dans sa façon d’exploiter le sol. Tout d’abord du point de vue des hommes qui cultivent la terre. Là où les campagnes françaises tendent à employer en majorité des salariés agricoles et autres journaliers, le monde viticole beaujolais se différencie par son attachement aux principes ancestraux du métayage. Les règles d’usages locaux caractérisent bien l’inégalité foncière mise en avant précédemment. Elles illustrent également la main mise de la grande propriété sur la terre et un certain paternalisme. Bien qu’une évolution soit sensible à l’amorce de la seconde moitié du XIXème siècle, les bouleversements restent très limités voire même quasi inexistants. Paradoxalement, il semble que ce soit le développement d’un capitalisme agraire engendré par la crise phylloxérique qui tende à faire évoluer les mentalités.

Autrefois englué dans un système agricole d’autosuffisance et de polyculture de subsistance, le canton de Beaujeu semble à la fin du siècle s’orienter plus généralement vers une culture intensive et rationnelle de la vigne. De nouvelles voies à la démocratie rurale et foncière semblent avoir été ouvertes avec le phylloxéra. La généralisation de la culture de la vigne offre de meilleures conditions aux vignerons, la rationalisation du travail viticole ouvre la porte à une économie tournée vers l’extérieur. Faut-il voir alors l’ouverture d’un monde jusqu’ici trop clos ? Si oui, est-ce que cette apparente démocratie rurale se traduit par un accès à la propriété foncière ?

1 Archives Départementales du Rhône, 7M 283.
2 Archives Départementales du Rhône, 7 M 55, Statuts et règlement intérieur de l’Union horticole et viticole de Villefranche et du Beaujolais, article 2.
3 Archives Départementales du Rhône, 7M 850, Replantation des vignes, demande d’exonération d’impôt foncier pour les terrains nouvellement plantés  : loi, Recueil des actes administratifs.
(Article) L'exploitation du sol en Beaujolais au XIXème siècle - Les types de cultures

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