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Aux XVIIIème et XIXème siècles, les paysans du Beaujolais et de toutes les régions rurales de France occupent la majeure partie de leur temps à travailler la terre. Malgré leurs efforts permanents et les progrès réguliers de l'agriculture française à ces périodes, la terre n'est pas assez rémunératrice pour faire vivre une famille entière. Les produits du sol sont destinés à la consommation personnelle et une infime part est revendue ou échangée dans un circuit économique relativement court. Avec le développement du prix des denrées agricoles, l'essor de la consommation citadine et la facilité de transport offerte par le chemin de fer, les productions agricoles sont de plus en plus destinées à la vente mais la polyculture vivrière perdure.

Ces paysans ont toutefois des besoins en argent pour diverses raisons : payer un loyer foncier, acquérir une terre, acheter des biens de consommation courante, se déplacer... A une époque où le crédit est encore peu développé et où les rentrées d'argent grâce aux produits de la terre demeurent rares, il faut trouver d'autres moyens de se procurer ce capital. L'artisanat rural devient rapidement une solution simple et efficace pour assurer des rentrées d'argent liquide.

Une ferme en Sologne : on y pratique la polyculture

Une ferme en Sologne : on y pratique la polyculture

Le métier d'artisan dans le Beaujolais

Campagne très peuplée, le Beaujolais du XVIIIème et du XIXème siècle regorge d'activités économiques, de services en tous genres et d'artisanats divers. Les commerces pullulent tant par leur nombre que par leur variété. La première moitié du XIXème siècle voit l'avènement de la viticulture beaujolaise, ses premières exportations et quelques belles fortunes se constituent à cette époque. Si l'enrichissement viticole ne profite qu'à certains, les retombées économiques indirectes se répercutent sur l'ensemble de la population rurale. Ainsi, les nombreux commerçants et artisans du Beaujolais voient leurs entreprises se développer.

Au XIXème siècle, les biens fonciers demeurent les investissements privilégiés, autant pour les classes aisées que pour les populations modestes. Les profits générés par l'essor de la viticulture au XVIIIème et dans la première moitié du XIXème siècle sont souvent convertis et placés dans la pierre et la terre. De nombreux châteaux et demeures bourgeoises se construisent ainsi que des maisons vigneronnes rurales ou des immeubles de centre-bourg. Les artisans du bâtiment sont très sollicités et leurs affaires deviennent florissantes. Leurs rangs se gonflent abondamment et il n'est pas rare de trouver, tout au long du XIXème siècle, dans chaque village du Beaujolais un artisan du bâtiment dans chaque spécialité : maçon, charpentier, menuisier, plâtrier...

Ces demeures et ceux qui les habitent ont également besoin de divers objets indispensables à leur existence. Qu'il s'agisse de mobilier, d'ustensiles de cuisine ou bien encore d'outils agricoles par exemple, les habitants du Beaujolais du XIXème siècle ont besoin de faire appel à toute une gamme d'artisans locaux. De l'ébéniste à l'horloger en passant par le serrurier, le cordonnier ou le maréchal-ferrant, l'artisanat rural du Beaujolais connaît une période d'apogée. Les affaires se portent très bien et nombreux sont les artisans qui investissent en acquérant des biens fonciers, symbole de leur réussite.

D'autres artisans, directement en lien avec l'essor de la viticulture du fait de leur métier, profitent du contexte favorable pour améliorer leur condition. Il s'agit notamment de tous ceux qui fabriquent des objets nécessaires aux travaux viticoles et vinicoles. Les forgerons réalisent toujours plus de serpes ou de faux. Les artisans du bois ne sont pas en reste et parmi eux, ce sont certainement les tonneliers qui profitent le plus de la formidable expansion de la viticulture beaujolaise. En effet, les récoltes abondantes et les ventes en pleine explosion réclament de conditionner toujours plus de vin. Le tonneau en bois étant alors le moyen privilégié pour la conservation et le transport du vin, les artisans tonneliers deviennent une sorte de fer-de-lance de cet essor viticole, un symbole de l'entrée du Beaujolais dans la viticulture commerçante.

La tonnellerie devient un artisanat d'importance dans l'ensemble du Beaujolais. On fabrique des tonneaux, on les répare mais on confectionne également du matériel viticole en tous genres : bennes, cuves, pressoirs... Grâce aux accroissements de surfaces plantées en vigne et à un commerce des vins du Beaujolais toujours plus massif, la tonnellerie se développe tout au long du XIXème siècle. Avec elle, toute une masse d'autres professions explose : vanniers, foudriers, cercliers...

A partir des années 1850, plusieurs crises viticoles chroniques viennent quelque peu enrayer l'essor viticole du Beaujolais. Cependant, la tonnellerie continue de prospérer et ses artisans investissent

les bénéfices de leur labeur dans le sol, et notamment dans la vigne. A partir des années 1870, la donne change radicalement. Le phylloxéra ravage les vignobles du Beaujolais. La production viticole chute vertigineusement. Les tonneliers subissent directement les effets de cette crise puisque s'il y a moins de vin, cela signifie pour eux moins de tonneaux à fabriquer. De plus, de nouvelles pratiques commerciales apparaissent, faisant encore plus chuter le nombre de tonneaux nécessaires. Auparavant, on vendait principalement des vins « logés », c'est-à-dire conditionnés et stockés en tonneaux ou autres contenants sans que le prix de ces derniers n'entrent dans le prix final du vin. Après la crise phylloxérique, et d'abord dans le sud du Beaujolais, on vend de plus en plus de vins « nus ». Ces vins sont achetés sans le récipient qui les contient. Ils sont alors renvoyés aux producteurs par chemin de fer, diminuant considérablement le nombre de tonneaux ou autres récipients en bois nécessaires au stockage du vin. Quant aux vins importés de l'étranger, les tonneaux et fûts qui les contiennent sont revendus d'occasion.

Si la crise phylloxérique touche d'abord les exploitants viticoles, on voit bien qu'elle a une incidence directe sur l'ensemble de l'économie beaujolaise, largement dépendante du monde viticole. Ainsi, cette catastrophe qui touche la France entière dans le dernier quart du XIXème siècle a des répercussions tragiques sur l'ensemble de l'artisanat rural beaujolais, et plus particulièrement sur l'économie de la tonnellerie. « Avant 1870 ils étaient un millier environ dans le Beaujolais et le Mâconnais ; en 1900, ils sont moins de 200. A Belleville, ils sont passés de 60 à 10. A Juliénas, entre 1876 et 1914, le nombre de tonneliers est descendu de 15 à 1. A Villié-Morgon, aux mêmes dates, on compte 29, puis 3 tonneliers. Les vanniers, foudriers, cercliers sont des professions qui disparaissent »1.

1SCEAU Richard, Lyon et ses campagnes : héritages historiques et mutations contemporaines, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1996.
Un tonnelier à l'oeuvre

Un tonnelier à l'oeuvre

L'artisanat : un complément aux activités agricoles

Au XIXème siècle, les régions rurales françaises, et le Beaujolais en particulier, sont des zones où l'activité économique est peu développée, ou du moins où les échanges se font en vase clos. L'agriculture demeure majoritairement destinée à l'alimentation familiale voire à quelques opérations d'échanges et de trocs avec les voisins et d'autres régions agricoles limitrophes. Il n'est pas rare de voir les viticulteurs beaujolais louer les bras de leurs voisins des Dombes ou des montagnes proches, et inversement en temps de crises chroniques. Les produits agricoles tels que le vin, les céréales, le bois... s'échangent encore volontiers au sein de la communauté villageoise et plus occasionnellement avec les autres zones de productions contiguës.

Le paysan beaujolais du XIXème siècle et du début du XXème siècle reste relativement éloigné des besoins financiers puisqu'il demeure presque autosuffisant. Avec l'essor de la viticulture beaujolaise et les débuts de la commercialisation vers les villes et l'étranger, cette paysannerie commence à jouir de revenus indispensables et de plus en plus conséquents. Cependant, ces profits demeurent très limités et le viticulteur beaujolais, qu'il soit petit propriétaire, simple cultivateur, vigneron ou journalier, ne peut pas subvenir à tous les besoins de sa famille. Il convient dès lors de trouver une autre activité économique.

Très tôt, se développent, dans le Beaujolais et dans l'ensemble des régions rurales françaises, de nombreuses et diverses activités d'artisanat à domicile. Dans les cantons de Beaujeu et de Belleville-sur-Saône, l'artisanat textile devient le principal moyen d'arrondir un peu les maigres revenus en argent. Dans un ouvrage qui lui est consacré, Louis Bréchard, figure emblématique du syndicalisme viticole en Beaujolais, évoque cette réalité : « ma famille faisait auparavant du blanchiment. Il s'agissait de blanchir les draps de chanvre, de les décorer par l'action des lavages successifs, sans employer aucun produit chimique, par l'effet du soleil sur le pré et grâce à l'acidité des eaux de l'Azergues. Au siècle dernier, ma famille cultivait elle-même le chanvre. On en arrachait les fibres, qu'on filait d'abord, qu'on traitait ensuite, pour en faire des étoffes, notamment des draps »1.

Les produits confectionnés sont souvent revendus dans un circuit économique relativement court. Un nombre important de travailleurs de la terre diversifie donc leurs activités avec cet artisanat à domicile et bien souvent familial. Femmes et enfants demeurent lorsque les travaux de la terre sont trop physiques pour eux, les premiers artisans de cette économie secondaire. Outre les métiers très répandus de couturière, fileuse, tisserand, on trouve des paysans et leur famille qui sont « taillandiers » (forgeron fabricant et réparant les outils de l'agriculture tels que les pèles, les haches ou les bêches), « vanniers » (artisan qui travailler l'osier pour confectionner ensuite des paniers, des corbeilles, des hottes...) ou tonneliers.

1RICHARDOT Jean-Pierre, Papa Bréchard, vigneron du Beaujolais, Paris, Stock, 1977.
Le tissage à la ferme est très pratiqué dans les campagnes beaujolaises au XIXème siècle

Le tissage à la ferme est très pratiqué dans les campagnes beaujolaises au XIXème siècle

Le déclin de l'artisanat rural

Durant la seconde moitié du XIXème siècle, les mondes ruraux français connaissent de nombreuses et profondes mutations qui vont bouleverser son évolution, modifier le quotidien de chacun et accélérer certains phénomènes déjà en germes. Les moyens de transports se développent, se diversifient et se démocratisent, facilitant ainsi les déplacements et les influences extérieures, mais aussi les exodes ruraux. Le capitalisme industriel est en développement permanent, repoussant toujours un peu plus les champs du possible et amenuisant l'autarcie toute relative des mondes ruraux.

Avec les maladies cryptogamiques puis le phylloxéra, les viticulteurs du Beaujolais recourent de plus en plus aux produits chimiques pour éradiquer les nuisibles. Un mouvement général de mécanisation agrico-viticole s'amorce également, laissant entrer massivement le monde de l'industrie citadine dans les campagnes du Beaujolais. C'est certainement encore avec la crise phylloxérique que ces deux phénomènes commencent à prendre leur essor. Les viticulteurs ont besoin de produits chimiques et de matériel pour les appliquer. L'entreprise de Victor Vermorel à Villefranche-sur-Saône fabrique et vend un pal à injecter le sulfure de carbone sur les pieds de vigne. Avec les pulvérisateurs à sulfate de cuivre, utilisés pour vaincre le mildiou, Vermorel poursuit son entrée dans le monde rural et viticole du Haut-Beaujolais, mettant à mal très rapidement les petits fabricants locaux. A la fermeture de l'usine Vermorel, l'artisanat beaujolais ne renaît pas. C'est à Belleville-sur-Saône, avec l'entreprise Berthoud, créée en 1899 avec seulement six ouvriers et Paul Berthoud le fondateur, que l'histoire de l'industrie et du machinisme agricole en Beaujolais se poursuit.

Plus encore dès les années 1850, l'artisanat rural beaujolais est supplanté par l'industrie citadine et notamment l'industrie caladoise. A cette période en effet, Villefranche-sur-Saône développe plusieurs de ses usines textiles spécialisées dans la teinture et la filature. De nombreuses populations sans emploi ou sans ressources abondantes quittent les campagnes pour aller travailler dans ces industries. De la même manière, lorsque la capitale caladoise voit apparaître les premières usines de confection textile à la fin des années 1880, l'essor industriel et tout ce qu'il entraîne (production à grande échelle, réduction des coûts, facilité des débouchés commerciaux...) signent le déclin massif de l'artisanat rural textile dans le Beaujolais.

A la veille de la Première Guerre mondiale, l'artisan demeure une « espèce en voie de disparition » dans les campagnes beaujolaises. S'ils existent toujours, leur nombre a fortement diminué et une quantité non négligeable de professions a disparu. Les entreprises familiales commencent à péricliter et il est de plus en plus rare de voir un artisan entouré par des apprentis ou des comparses. Petit à petit, les artisans sont isolés et seuls de rares bouchers, boulangers ou autres métiers du bâtiment perdurent. Le maréchal-ferrant a disparu au même titre que le forgeron, le « charron » (artisan qui fabrique des chars, des charrettes, des brouettes et autres moyens de transport), le « ferblantier » (artisan fabricant des outils et ustensiles, le plus souvent ménagers tels que des casseroles, des assiettes, des lanternes, en fer et recouverts d'une fine couche d'étain, appelé fer blanc) ou le sabotier. Si les évolutions contemporaines et la modernisation progressive des campagnes ont dicté en partie ce phénomène de disparition de l'artisanat rural, force est de constater que les crises viticoles et l'expansion de l'industrie citadine ont accéléré le processus.

Le célèbre pulvérisateur "Eclair" fabriqué par les usines Vermorel à Villefranche-sur-Saône

Le célèbre pulvérisateur "Eclair" fabriqué par les usines Vermorel à Villefranche-sur-Saône

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