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Le 1er janvier 2015, le département du Rhône a connu une nouvelle scission administrative. Après plus de 200 ans d'existence, deux nouvelles collectivités territoriales sont nées au sein même de l'ancien département du Rhône : la métropole de Lyon devenue "indépendante", une première en France, et le reste du territoire départemental rhôdanien. Ce découpage résulte de la volonté politique et économique d'un territoire souhaitant s'émanciper à l'international mais aussi d'une riche et longue histoire mouvementée. De sa création révolutionnaire en 1790 à une première partition trois ans plus tard, l'administration du département du Rhône a été parsemée de rebondissements. Petit flashback historique !

Les origines

A la veille de Révolution française, le découpage territorial du royaume de France est d'une complexité extrême. Il existe des circonscriptions administratives, fiscales, militaires, ecclésiastiques, judiciaires qui ne se recoupent pas forcément. Difficile alors d'administrer un royaume, qui plus est lorsqu'il est en crise comme c'est le cas à la fin du XVIIIème siècle. A la fin du XVIIème siècle, Marc-René d'Argenson avait déjà proposé au roi de réformer le découpage du territoire. Son idée était relativement simple : pour l'organisation des Ponts et Chaussées et la répartition des impôts, il conviendrait de créer un département qui réunirait toutes les entités administratives existantes. A la veille de la Révolution, l'idée est reprise dans les cahiers de doléance de 1788. Il convient d'unifier et de rationaliser l'organisation du territoire autour d'un chef-lieu unique, relativement accessible depuis toutes les localités qui lui sont rattachées. Condorcet pose donc dès 1788 le principe selon lequel le chef-lieu doit être accessible en moins d'une journée de cheval depuis le point le plus éloigné du département.

Le 22 décembre 1789, un décret adopte le projet de découpage du territoire national selon 83 nouvelles entités administratives dont les noms sont choisis en fonction de la géographie et de l'hydrographie. La création des départements français révèle, en plus d'un souci de simplification et d'harmonisation de l'administration, un projet politique d'envergure plus nationale. L'idée est de mettre fin aux références de l'Ancien Régime en remplaçant les noms des anciennes provinces royales par de nouveaux toponymes se rapportant à un ensemble national uni. Le but avoué est également d'affirmer le contrôle politique et administratif du pouvoir central sur la province. Il convenait de supprimer les spécificités de chaque province afin d'affaiblir les assemblées et pouvoirs locaux, en partie responsables des privilèges des aristocraties locales.

Le 4 mars 1790 l'existence des 83 départements prend effet. Ces départements sont tous d'une taille à peu près égale afin de niveler les inégalités des anciennes provinces du royaume.

Jacques Duplessis-Bertaux, La prise du palais des Tuileries, cour du Carrousel, 10 août 1792

Jacques Duplessis-Bertaux, La prise du palais des Tuileries, cour du Carrousel, 10 août 1792

La création du département de Rhône-et-Loire

Le 13 janvier 1790, l'Assemblée Constituante décrète que le Forez, le Beaujolais et le Lyonnais ne doivent former qu'un seul et unique département. Son chef-lieu est la ville de Lyon et il porte le numéro 68 des 83 départements français de l'époque. Cinq jours avant cette décision, Jean-Xavier Bureau de Pusy, président de l'Assemblée Constituante, présente un rapport au comité de constitution des départements où il met en évidence la nécessité de réunir ces trois anciennes provinces. Le but avoué est à la fois de constituer un département d'une taille suffisante mais aussi de réduire l'influence de la ville de Lyon localement, projet qui nous le verrons ensuite avait déjà toute sa légitimité à l'époque.

"Le Lyonnais, le Beaujolais et le Forez présentent ensemble une surface suffisante pour faire un très-beau département. Le Forez, dont la superficie n'est que d'environ 230 lieues [carrées], a demandé avec instance de n'être point réuni avec [la ville de] Lyon sous une même administration ; il aurait volontiers consenti à se joindre au Beaujolais ; mais, dans l'une et dans l'autre supposition, il devenait impossible de faire un département avec le Lyonnais, et le comité [de constitution] a cru convenable que les trois provinces fussent réunies, et que leur étendue, qui est d'environ 360 lieues [carrées], n'était pas excessive, eu égard à l'importance de la ville de Lyon, dont il était nécessaire de balancer l'influence. Si l'Assemblée [nationale constituante] adopte l'opinion du comité, il restera encore une difficulté à lever : elle résulte de la demande que fait le bourg ou faubourg de la Guillotière d'être réuni au Dauphiné. La ville de Lyon réclame avec force contre cette prétention, qui vous sera soumise avec plus de détail. Mais quelle que puisse être la décision que vous preniez sur cet objet, elle n'altérera point essentiellement le département que le comité propose."

De 1790 à 1793, le département de Rhône-et-Loire se compose donc de six districts différents : la Ville de Lyon, la campagne de Lyon, Roanne, Montbrison, Saint-Etienne et Villefranche. Le territoire du département de l'époque recouvrait l'actuel département de la Loire ainsi que l'actuel département du Rhône, excepté les communes de Bron, Vaux-en-Velin, Vénissieux, Villeurbanne, Saint-Fons, Rillieux-la-Pape, Crépieu-la-Pape et Colombier-Saugnieu.

Ces six districts jouèrent un rôle actif dans la défense du territoire national en fournissant 13 bataillons de Volontaires nationaux lorsque la coalition des monarchies européennes menaça la Révolution en 1791. Les frontières sont alors menacées et dans chaque district du territoire national un registre est ouvert pour inscrire les volontaires prêts à défendre la Nation. Le patriotisme et l'attachement aux principes de la Révolution semblent alors emporter une certaine adhésion générale des anciennes provinces du Forez, du Beaujolais et du Lyonnais...Un engouement indéfectible et durable... ?

Le département de Rhône-et-Loire découpé en 6 districts

Le département de Rhône-et-Loire découpé en 6 districts

La partition en deux départements

En 1793, la France et la Révolution connaissent une période de troubles que les historiens ont appelé la Terreur. A l'Assemblée Constituante, également appelée la Convention Nationale, deux partis révolutionnaires s'opposent : Girondins et Montagnards. Les premiers, majoritaires et pour beaucoup originaires de Gironde, se confrontent à la radicalisation des Montagnards, dont le nom provient pour certains historiens de leur place sur les bancs les plus élevés de l'Assemblée, tandis que pour d'autres il provient du fait que ces "Montagnards" étaient originaires des quartiers de la Montagne Sainte-Geneviève à Paris.

Quoiqu'il en soit, jusqu'au début du deuxième semestre de l'année 1793, les Girondins sont majoritaires au sein de l'Assemblée Constituante et subissent les attaques répétées des Montagnards qui leur reprochent les défaites militaires face aux armées coalisées des monarchies européennes qui menacent la France et la Révolution même. Après le soulèvement militaire et contre-révolutionnaire de la Vendée en mars 1793, les Montagnards accentuent leurs critiques et reprochent aux Girondins leur mollesse là où il conviendrait d'agir, selon eux, avec la plus grande fermeté.

A partir du 2 juin 1793, les Montagnards deviennent majoritaires à la Convention. Des Girondins sont alors arrêtés, des appels à lutter contre les traîtres et les ennemis de la Révolution sont lancés. Il convient de réaffirmer les acquis et les principes de la Révolution de manière radicale et violente en éliminant les "suspects" dont la liste s'allonge constamment. La Terreur et les exécutions sont alors de mise.

Début août 1793, la ville de Lyon prend le parti des Girondins et s'oppose à l'arbitraire des Montagnards. La ville se soulève contre la Convention Nationale. 10 000 hommes rejoignent le commandement d'anciens officiers de l'armée royale, très souvent des nobles comme Louis-François Perrin, comte de Précy. Si la plupart de ces officiers avaient prêté serment de fidélité à la République une et indivisible dans les premiers temps de la Révolution, s'opposant au royalisme, ils s'engagent pourtant durant l'été 1793 dans une forme de contre-révolution. Du moins, telle en est la perception par la Convention Montagnarde qui fait masser près de 65 000 hommes aux portes de Lyon pour en faire le siège.

La répression de la Convention est totale : bombardements depuis la Guillotière et population lyonnaise affamée par exemple. Après deux mois de combats acharnés, la ville de Lyon finit par se rendre le 9 octobre 1793. Avant cette capitulation de la mi-journée, Précy et ses lieutenants tentaient une sortie depuis Vaise. L'objectif était de traverser la Saône au sud de Trévoux et d'atteindre la Suisse1.

Toutefois, dès le 12 août 1793, un arrêté était pris au quartier général de l'Armée des Alpes près de Lyon. Pour réduire l'influence des contre-révolutionnaires lyonnais, il était décidé de scinder les départements en deux. Le département de la Loire est ainsi créé avec pour chef-lieu la ville de Feurs. Il correspond à l'ancien Forez et regroupe les districts de Montbrison, de Saint-Etienne et de Roanne. Sa capitale se déplacera ensuite à Montbrison puis à Saint-Etienne en 1855.

La Convention Nationale approuva définitivement cette partition du territoire départemental en deux nouvelles entités le 19 novembre 1793 (le 29 brumaire an II). Les Montagnards désiraient ainsi sanctionner la ville de Lyon de son élan contre-révolutionnaire en lui soustrayant une partie importante de son administration départementale. Le nouveau département du Rhône ne se composait dès lors plus que du Beaujolais et du Lyonnais. En mai 1794, le conseil du département est ramené à Lyon après avoir séjourné durant les troubles à Villefranche-sur-Saône, qui deviendra la sous-préfecture du département.

Entre novembre 1793 et nos jours, le département du Rhône s'est agrandi à plusieurs reprises à la suite de rattachements administratifs successifs. Des communes de l'Isère ou de l'Ain y ont ainsi été inclus. La Guillotière, par exemple, autrefois commune indépendante, fut d'abord rattachée à la commune de Lyon et au département de Rhône-et-Loire dès 1790. Après les évènements tragiques décrits précédemment, le faubourg retrouve son indépendance et dépend à partir de 1793 du département de l'Isère. Cependant, dès 1796, La Guillotière réintègre le nouveau département du Rhône.

1 Pour plus d'informations à ce sujet, voir : Jacques Branciard, Les Mucadins de Theizé : histoire et mémoire, Gleizé, Editions du Poutan, 2009 (deuxième édition revue et augmentée).
(article) L'histoire du département du Rhône

L'époque contemporaine

Tirant son nom du fleuve qui le traverse, le département du Rhône accueille assez favorablement l'arrivée de Napoléon au pouvoir. Le retour à la paix civile satisfait autant les campagnes que les villes. Au cours du XIXème siècle, le département poursuit son essor économique autour de deux traditions historiques : l'industrie textile en ville (la soierie à Lyon ou l'invention du Bleu de travail à Villefranche-sur-Saône par exemple) et la viticulture dans les campagnes lyonnaises mais surtout dans une ancienne province royale au nord du département qui deviendra bientôt célèbre dans le monde entier : le Beaujolais.

Fort de ces héritages anciens, de relations économiques plus denses entre villes et campagnes ainsi que d'une amélioration sans précédent dans les transports, le département du Rhône s'enrichit rapidement. Sa situation géographique privilégiée en fait un carrefour entre la France du Nord et la France du Sud mais aussi entre diverses régions d'Europe. Le marchandage et le commerce, pratiques ancestrales, deviennent alors les fers de lance d'une économique florissante, renforcée par une agriculture diversifiée et une industrie conséquente.

A l'aube de la Première Guerre mondiale, le département du Rhône a su tirer partie de sa situation géographique privilégiée, d'un terroir agricole atypique et d'une industrie en pleine expansion pour devenir une des régions les plus dynamiques de France. Au cours du XXème siècle, force est de constater que cet essor se poursuit, malgré quelques vicissitudes inévitables et certaines conjonctures défavorables. La petitesse de son territoire, volontairement amoindrie par les Montagnards lors de la Révolution française, n'a pas vraiment freiné son développement. Qu'en sera-t-il avec la nouvelle partition opérée en 2015 ?

Désormais, sur son territoire le Grand Lyon exercera les compétences du conseil général tandis que ce dernier ne s'intéressera quant à lui plus qu'au Beaujolais et aux territoires non intégrés au Grand Lyon. Un nouveau transfert de compétences historique...

En bleu le Grand Lyon, en rouge le nouveau département du Rhône

En bleu le Grand Lyon, en rouge le nouveau département du Rhône

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