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(Article) L'évolution des discours sur les mondes ruraux français
A l'heure où il est de bon ton de parler des pratiques agricoles, des conséquences écologiques et des évolutions sociologiques des mondes ruraux français, les spécialistes en sciences sociales, et les historiens en particulier, ont légitimement leurs analyses à apporter à des visions parfois caricaturales et démesurées.

Ces mondes ruraux, contrairement à certaines idées reçues, demeurent en mouvement depuis toujours, ou presque. Que ce soit physiquement ou idéologiquement, les campagnes françaises bougent et évoluent depuis le XIXème siècle. Les tendances actuelles et les phénomènes contemporains qui s'opèrent au cœur des campagnes françaises depuis plusieurs décennies résultent de pratiques anciennes et d'évolutions progressives. Les discours de certains acteurs des mondes ruraux, ou désignés comme proches de leurs intérêts, tiennent parfois plus de l'idéologie que de l'analyse pragmatique. Se replonger dans le passé permet parfois de construire des parallèles intéressants avec notre société contemporaine. Le caractère anachronique de ces comparaisons ne doit pas pour autant être oublié et doit au contraire permettre une réflexion poussée sur le présent, à partir des faits passés...

Les réalités du rural français au XIXème siècle

La France rurale du XIXème siècle demeure un monde en tension à propos du peuplement (pression démographique sur l'espace), de l'accès au foncier, du marché du travail, de la reproduction de la cellule familiale (accès au mariage et contrôle de la fécondité). C'est un monde qui intériorise ses propres tensions et dont les soupapes de décompression sont rares.

En 1850, la France compte encore près de 80 % de ruraux et malgré un essor économique et démographique constant des villes, la campagne conserve les faveurs des Français. La densité de la population n'est pas corrélée à la production de la terre, c'est-à-dire que là où les populations rurales sont les plus nombreuses il n'y a pas forcément des rendements agricoles très élevés. La corrélation se fait en réalité plutôt entre la densité de la population et la pluri-activité : pour résoudre le problème de la surpopulation rurale, on a recours dans certaines régions à diverses activités économiques, souvent éloignées du monde agricole (proto-industrie, artisanat...). Les formes de peuplement et d'habitat sont également variés, ce qui ne facilite pas toujours l'unification de certaines régions et de certaines mondes ruraux (habitat dispersé ou groupé, modes de vies en opposition...).

Dans l'ensemble, les conditions de vie paraissent extrêmement rudes dans les campagnes françaises au XIXème siècle. L'alimentation est monotone et ne permet pas de développer certains mondes ruraux ou d'éviter certains problèmes. La viande est très rare (essentiellement du porc sous forme de salaisons, avec tous les soucis d'hygiène que cela comporte). Le vin est absent des tables quotidiennes, ce qui, au-delà du fait que la gaieté n'emplit pas les corps et les cœurs des travailleurs de la terre, oblige à consommer une eau parfois non-potable. On se nourrit principalement des produits de son sol que l'on cultive avec amour mais surtout avec acharnement pour permettre la survie familiale. Quelques légumes, quelques produits laitiers et du pain doivent contenter les appétits d'une fratrie parfois importante. Les carences alimentaires sont nombreuses et provoquent des différences notables entre les ruraux et les urbains. On dénombre beaucoup de maladies endémiques dans les zones rurales françaises au XIXème siècle ainsi qu'une grande fragilité des enfants : la mortalité infantile est plus élevé qu'en ville. De plus, les achats vestimentaires se font presque inexistants ; on confectionne les habits à l'intérieur de la cellule domestique. L'état sanitaire global de la France rurale du XIXème siècle est très médiocre et peut paraître, d'un point de vue actuel, relativement sombre.

C'est dans ce contexte de déséquilibre démographique, économique et social que naissent les premiers discours sur le monde rural français au XIXème siècle. Les hommes politiques et les intellectuels de l'époque cherchent, en faisant l'éloge des mondes ruraux et campagnards français, à la fois à s'assurer des victoires électorales et à contenir l'agitation perpétuelle venue des campagnes.

La naissance de l'agrarisme

Pour intégrer les mondes ruraux à la modernité naissante du XIXème siècle et permettre la poursuite de la domination urbaine, les penseurs, les notables, les intellectuels et les hommes politiques du XIXème siècle doivent créer l'illusion d'un équilibre entre chacune des forces en présence dans les campagnes. Malgré la Révolution française, les campagnes françaises sont toujours sous l'influence de notables locaux (grands propriétaires fonciers, industriels puissants...), d'un clergé actif et de nouveaux acteurs du paternalisme social (élus de la Nation, négociants en tous genres...).

Il convient donc de trouver un équilibre entre les aspects de la difficulté de la vie rurale et de la pression de la discipline collective, et l'exercice d'une solidarité dans le don et le contre-don, qu'il serait important de coupler à une gestion du calendrier agraire marqué par des pauses festives. Ainsi, les ruraux auraient certes l'impression de travailler avec ardeur dans la difficulté mais les moments de joie et de fête collectives alliés à l'entraide villageoise et corporatiste ferait naître une forme d'apaisement voire d'endormissement des velléités et des contestations.

Coiffant tout cela, un univers symbolique stable et rassurant qui assigne un rang à chacun dans l'ordre social comme dans l'ordre spirituel viendrait renforcer la main-mise des notables ruraux sur ces populations et sur ces économies en assurant l'ordre électoral et républicain d'une oligarchie traditionaliste et conservatrice. Les agrariens imaginent un ordre global et situent les individus dans des cercles concentriques. Si ce schéma n'est pas propre au monde rural français, il y trouve, au XIXème siècle, sa plénitude et ses nouvelles racines puisque la croissance moderne et les contestations urbaines ont provoqué une accélération de la mobilité sociale, du cadre juridique et institutionnel que ne semble pas encore connaître à ce moment-là les campagnes.

L'essor de l'agrarisme

Depuis que les sciences sociales s'intéressent aux mondes ruraux, de nombreux discours, de nombreux courants de pensée se sont construits. C'est au XIXème siècle que l'on peut véritablement faire débuter l'histoire des sciences sociales qui s'intéressent au rural, au moment même où le monde politique, intellectuel et culturel en fait également son cheval de bataille. La condition rurale est alors mise à part du reste de la société et des enjeux symboliques puissants y sont rattachés. Une surévaluation des enjeux économiques, sociaux et culturels liés au monde rural définissent les nouveaux discours. Les mondes ruraux sont représentés d'une façon idéalisée et des constructions idéologiques mettant en avant les campagnes se construisent. Cette soudaine apologie de la campagne et des activités rurales prend alors le nom d' « agrarisme ».

L'agrarisme est une piège symbolique soigneusement mis en place par les intellectuels et les hommes politiques du XIXème siècle pour éviter de poser l'inévitable question sociale du monde rural français et des déséquilibres qu'il connaît vis-à-vis du monde urbain de l'époque. Si les discours agrariens du XIXème siècle cherchent à mettre en avant les valeurs rurales, l'apport économique des campagnes ou encore l'importance sociale de ces univers, ils tendent également à confondre les acteurs entre eux et à émasculer leurs spécificités et leurs différences. Qu'on soit viticulteur, éleveur ou artisan rural, on appartient à un monde unitaire et uniforme, dont les valeurs, les traditions et les mœurs se confondent, peu importe les régions. L'agrarisme devient la négation de toutes spécificités du monde rural.

La naissance des discours sur les campagnes

Les discours et les tendances intellectuelles qui ont défini et caractérisé le monde rural français depuis le XIXème siècle se sont partagés entre une élite sociale de notables, de propriétaires fonciers, d'intellectuels (écrivains, penseurs, artistes...) se servant du monde rural comme inspiration et une recherche savante soucieuse de scientificité partagée entre quatre disciplines majeures : la géographie, l'histoire, la sociologie et l'ethnologie. Souvent, ceux qui ont pensé, décrit et parlé du rural étaient originaires du monde urbain.

Au XIXème siècle, les hommes politiques agrariens résident en ville ou ne sont que des propriétaires ruraux absentéistes. Combien y a-t-il aujourd'hui de scientifiques s'intéressant au rural, originaires d'une campagne ou descendant d'agriculteurs ? Peu importe, la question n'est pas là et l'objectivité des discours sur les campagnes n'est heureusement pas tributaire des origines sociales ou géographiques de ceux qui les écrivent ou les prononcent.

A chaque époque, des luttes ont vu le jour entre les notables soucieux de défendre leurs intérêts politiques, économiques et sociaux, les écrivains épris d'une vision idéalisée de la vie rurale et les scientifiques qui pour la plupart cherchaient l'exhaustivité et une certaine forme de vérité. Si le XIXème siècle a été la période d'essor des discours agrariens, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu'à nos jours trois phases et trois discours dominants se sont succédés.

De 1945 aux années 1960, le discours dominant est de type structuraliste. On s'efforce de concevoir le monde rural selon une même logique, un même ensemble, sans se soucier des spécificités mais en intégrant le rural au reste de la société. Ce discours est inspiré du marxisme qui visait à unifier le questionnement sur l'ensemble de la société et de l'espace. Après des décennies d'agrarisme, et notamment celui de Vichy, cette période marque l'émergence d'une réaction au régime pétainiste, produite pendant les Trente Glorieuses et en accord avec un contexte économique favorable.

Des années 1960 à la fin de la décennie 1970, les ethnologues reviennent des mondes coloniaux. Ils ont perdu leurs positions sur place et sont désormais intéressés au monde rural. Ce retour suscite un regain d'interrogation sur le culturel, corrélé à une crise du rapport au progrès technique, à l'industrie, à la consommation de masse, au fordisme en général. Concernant le rural, il s'agit de rechercher le spécifique et d'intégrer les réflexions sur les notions précédentes à tout ce qui touche aux activités rurales. Pour Maurice Agulhon par exemple, les changements politiques sont définis par les évolutions culturels et non par l'économique.

Dans les années 1980 et jusqu'aux années 1990, les études rurales se scindent en plusieurs branches distinctes : la recherche-action qui tente, par l'expertise et l'analyse poussée à son paroxysme, à accentuer la particularité du rural, la recherche sur l'agraire proprement dit, c'est-à-dire l'idée d'une diffusion progressive et descendante de la modernité dans le monde rural...Tout est fait pour mettre le rural et ses champs d'actions au cœur des problématiques et des préoccupations. Les nouveaux phénomènes qui secouent les mondes ruraux français (désertification démographique à certains endroits, périurbanisation à d'autres endroits, crises économiques structurelles, réticences à l'abandon d'une monoculture ancestrale, diversification des activités rurales...) ne doivent pas servir à l'émergence de discours opportunistes et stéréotypés. Le rural demeure, comme nimporte quel autre lieu, un univers propice au développement de nombreuses activités et pouvant accueillir des populations diverses. Que tous les penseurs, intellectuels, hommes politiques, artistes, notables et autres s'intéressant au rural cessent d'y voir des « sociétés primitives » ayant besoin d'un chaperon institutionnel. Que ces mêmes personnes s'interrogent sur les structures profondes qui ont construit le monde rural français depuis plus de deux cent ans et ils comprendront que l'application de leurs théories économiques, sociales ou écologistes ne sont pas les conceptions des ruraux. Que l'on rende sa voix à la société rurale. Mais, en affirmant cela, ne tenons-nous pas déjà un discours agrarien ?

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