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(Article) L'émancipation des mondes ruraux 2/2

En 1789, la Révolution française ouvre partiellement la société française. Des évolutions significatives se rencontrent principalement dans les campagnes où l'influence de l'Eglise et des nobles commence à s'effriter. Les biens fonciers de l'Eglise deviennent propriétés de l'Etat et une certaine forme de démocratisation du sol se développe lentement au début du XIXème siècle. Pendant la première moitié du siècle, de nouvelles catégories sociales accèdent à la propriété foncière, se libèrent quelque peu de leur dépendance à l'égard des notables ruraux.

L'Etat et les Républicains en particulier favorisent l'essor des populations rurales paysannes, même si dans de certains cas la « République aux champs » rime avec illusion et maintien du conservatisme. Des évolutions positives et une modernisation des campagnes ne peuvent toutefois pas être ignorées. Les ruraux connaissent leurs premières expériences électorales, des échanges plus réguliers avec les mondes urbains ou bien encore une croissance économique sans précédent. Ces améliorations sont l'oeuvre et le souhait des forces politiques mais aussi la conséquence du maintien de la sociabilité villageoise et de l'émergence de nouvelles formes de collectivismes ruraux.

Malgré ces progrès multiples et l'ancrage certain du collectivisme agricole et rural, le libéralisme s'impose progressivement dans les campagnes françaises au XIXème siècle. A partir des années 1850, et plus encore des décennies suivantes, on aborde un virage radical en direction de la « voie capitaliste ». D'abord vécue comme une transition inévitable et positive pour les campagnes, l'illusion libérale recouvre au fur et à mesure un visage plus terne. L'illusion du libéralisme agricole tend à être remplacé par la désillusion d'un retour à l'ordre rural ancien.

Les notables ruraux et leur vision des campagnes françaises

L'économie rurale est perçue au XIXème siècle par une majorité de la société élitiste des villes et des hautes sphères comme un secteur archaïque. Une forme de lecture fataliste des mondes ruraux français se développe. La campagne c'est le monde des maladies, d'une hygiène douteuse, d'une dégénérescence humaine, d'un monde passé en voie d'extinction, de la violence...Cette vision plutôt associée à l'image paysanne contredit l'univers enchanteur, idyllique, romantique et presque paradisiaque que décrivent certains auteurs lorsqu'ils évoquent des nobles, des bourgeois et des hautes classes sociales dans leurs demeures rurales. Il suffit de penser aux descriptions et aux images que laisse entrevoir Balzac dans certains de ses romans pour se convaincre que le bourgeois et le noble à la campagne ont un rôle et un effet apaisant, presque « civilisateurs » sur le monde « sauvage » et « animal » de la paysannerie.

Ces analogies et ces visions pessimiste des mondes ruraux français trouvent leurs racines dans la pensée des Lumières. Au XVIIIème siècle, on associe souvent la campagne, le travail de la terre et les ruraux à un monde originel dont la civilisation a finalement peu évolué et peu rationalisé ses modes de fonctionnement. Les physiocrates, par exemple, demeurent les premiers à émettre des théories à ce sujet. L'idée d'appliquer les Lumières à la terre revient à apprendre les bonnes pratiques aux paysans. Les élites s'intéressent au travail de la terre et cherchent à augmenter les rendements et les productions. Grâce à ces élites instruites, cultivées et rationnelles, pense-t-on, le monde rural et agricole ne pouvait que progresser et s'élever vers une organisation économique, sociale et culturelle plus moderne. Le modèle britannique des « enclosures » a évidemment joué un rôle important dans l'émergence de telles visions. De plus, l'extraordinaire essor des traités d'économie rurale au XVIIIème puis au XIXème siècle témoignent de l'incroyable effort de rationalisation de l'économie agricole mais aussi de la volonté paternaliste de ces élites, souvent urbaines.

Quelles évolutions ? Quelles transformations ?

En supprimant le système de seigneurie foncière, la Révolution a permis l'accès à la terre de nouvelles élites, les bourgeois. De nouveaux genres de domaines fonciers se constituent. Ils sont soit exploités directement par les propriétaires à l'aide de régisseurs, de salariés agricoles...soit mis en valeur par un système de fermage où la terre et parfois les bâtiments d'habitation paysans et les bâtiments d'exploitation agricole sont loués à des exploitants contre une somme d'argent. Dans certaines régions, ce mode de location prend des formes différentes dans la mesure où la location numéraire est remplacée par un partage des récoltes ou l'obligation d'entretenir des cheptels par exemple.

Ce modèle agricole se développe fortement dans les régions de grandes cultures céréalières où les grandes propriétés dominent, comme le bassin parisien et la Picardie par exemple, ou encore dans les domaines viticoles prestigieux tels que la Champagne ou le Bordelais. Ailleurs, des formes de mise en valeur de la terre plus complexes et plus archaïques peuvent être observées. Dans le Beaujolais, région majoritairement poly-culturale dans la première moitié du XIXème siècle et dont la spécialisation viticole s'amplifie surtout dans la seconde moitié de la période, on a conservé le système du « vigneronnage » consistant en une association entre propriétaire de la terre et viticulteur. Le détenteur du sol prend à sa charge tous les frais matériels de culture, de vinification, d'habitation...du viticulteur tandis que ce dernier cultive la vigne et partage à moitié égale la récolte de raisin avec le propriétaire. Système hérité de l'époque médiévale, il sera la pierre angulaire du renouveau du vignoble et de sa reconstitution après la crise phylloxérique de la fin du XIXème siècle.

Durant tout le XIXème siècle, une émulation interne aux élites pour la gestion des domaines se développe. Si les principes de rationalisation ou de modernisation, propres au capitalisme agricole du XIXème siècle, se retrouvent chez les grands propriétaires, force est de constater que la logique de rentabilité et de spéculation foncière est quasiment absente dans les grands domaines au cours de la première moitié du XIXème siècle au moins. L'agronomie est un « hobbie » de riches et la possession de grandes propriétés rurales demeure plus un marqueur de prestige social, de reconnaissance mondaine et de passe-temps plutôt qu'un véritable investissement financier. On peut dès lors parler d'une « agronomie » des élites.

Si les choses ne changent pas radicalement dans la seconde moitié du XIXème siècle, l'émergence plus affirmée du libéralisme économique devient une raison de posséder un domaine rural et agricole. De 1850 à 1880, la grande exploitation capitaliste est favorisée puisque le prix des céréales augmente et la consommation urbaine se fait plus intense. Les revenus de la terre deviennent donc plus conséquents et la terre n'est plus seulement une affirmation de son rang social. Elle devient aussi une source importante de revenus. Lorsque le climat économique est moins favorable, que la terre rapporte moins et sa possession n'est plus un marqueur social de premier ordre, les grands notables se désintéressent de l'agriculture capitaliste et des mondes ruraux. Ils constatent que des richesses se font plus vite et plus facilement dans l'industrie, les secteurs bancaires et financiers. C'est à ce moment-là, environ à partir du dernier quart du XIXème siècle, lorsque de nombreuses crises agricoles en tous genres ruinent l'économie rurale, que la pression foncière rurale commence à se distendre.

Les crises agricoles du dernier quart du XIXème siècle, si elles ont d'abord jeté un voile funeste sur l'avenir des campagnes et des paysans français, ont par la suite été le déclencheur d'une forme de démocratie rurale et agricole espérée et vantée depuis la Révolution française. Les grands propriétaires, désireux de continuer leurs profits économiques et s'apercevant que l'agriculture était en pleine récession, investissent ailleurs et revendent à prix d'or leurs biens fonciers et bâtis ruraux. La paysannerie mais aussi l'artisanat et le petit commerce prennent possession de la terre qu'ils exploitaient et des pierres qu'ils occupaient depuis des lustres. Une nouvelle secousse vient réveiller les mondes ruraux français mais ce n'était certainement pas la dernière.

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