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Comme nous l’avons déjà mentionné précédemment, l’INRA, de par son statut d’établissement public sous la tutelle du Ministère de l’Agriculture, subit les influences et, d’une certaine manière, les prérogatives de l’Etat et du monde politique. Si l’interaction entre le politique et la recherche agronomique se cristallise essentiellement autour du ministère de tutelle et de l’orientation générale de la politique de recherche définie par le Président de la République et son Premier ministre, d’autres influences participent aux destinées de l’INRA.

Ainsi, dès l’origine, l’INRA voit son établissement déterminé par la volonté d’un groupe de députés de gauche de l’Assemblée nationale constituante. Bien que la proposition de loi de ces députés reprenne en substance et dans sa plus large partie l’ordonnance rédigée en 1944 par Charles Crépin, la création de l’institut dépend étroitement d’une forte volonté politique. Ces députés de la mouvance SFIO, jouissaient de suffisamment d’influence et d’autres fonctions importantes pour que le dépôt de leur proposition de loi trouve rapidement écho dans les travées de l’Assemblée.

Sans vouloir affirmer abusivement que ces hommes politiques pouvaient être considérés comme des « agrariens », il semble pourtant qu’une confusion puisse s’établir entre leurs mandats politiques, leurs autres fonctions administratives et la défense des intérêts ruraux et agricoles qu’ils prônaient. Par le biais de la création d’un institut de recherche censé rehausser le volume des productions agricoles, qui dans les faits était contraire au refus de modernisme de l’agriculture des « agrariens », ces députés de gauche participaient d’une certaine manière à ce que nous appellerons une forme d’ « agrarisme scientifique ». Ce concept pourrait se définir comme étant la légitimation de l’urgence à développer le monde rural et agricole scientifiquement et techniquement en retard. La science, la technique et la modernité étant défaillantes dans les milieux agricoles français, une attention toute particulière devrait être accordée à ces questions et des efforts prioritaires devraient être consentis à ces problèmes.

Si l’on considère généralement que l’agrarisme français a pris fin avec le régime de Vichy, ne peut-on pas considérer qu’une nouvelle forme d’agrarisme ait pu prendre forme ultérieurement ? Nous avons déjà signalé précédemment que l’INRA reprend en 1946 la plupart des établissements et des domaines du Service de la recherche et de l’expérimentation, création de l’Etat français. Si ce simple fait ne peut étayer pleinement l’hypothèse d’un « agrarisme scientifique », la question mériterait d’être étudiée plus en profondeur et, les orientations de la politique agricole française en faveur du développement continuel de la recherche agronomique, une fois l’autosuffisance alimentaire et l’équilibre de la balance commerciale atteints, laisse la question en suspens.

Cependant, le rôle des députés de la SFIO dans l’organisation de la recherche agronomique et la création de l’INRA n’est pas anodin. Ce sont quatre députés de la SFIO qui sont responsables du projet de loi sur l'INRA : Marcel Champeix, Pierre Lamarque-Cando, Yves Henry et Gérard-Herni-Gaston Vée.

Si les dates de mutations sociopolitiques n’ont pas forcément d’influences directes sur les transformations et les infléchissements des problématiques de recherche, elles sont néanmoins autant de repères primordiaux qui témoignent des évolutions des politiques de recherche scientifiques. C’est en ce sens qu’on peut déjà observer une certaine influence extérieure sur la science et remettre en cause partiellement si ce n’est son autonomie, du moins sa liberté d’action.

Une autre influence politique importante se manifeste à l’INRA, au sein même de l’établissement des programmes de recherches. Il s’agit du Plan de modernisation et d’équipement, qui est instauré en France dès 1947. Si les conclusions et les directives du Plan n’ont aucune valeur législative, elles ont en revanche un caractère incitatif d’orientation certain sur les recherches agronomiques. En témoigne cette citation extraite d’un « Bulletin de l’INRA », organe de diffusion des informations relatives à la vie de l’INRA destiné à tous les scientifiques, ingénieurs, secrétaires et directeurs de centres : « avant d’examiner les dispositions du Plan à l’égard de l’INRA, il convient d’évoquer l’ensemble des rapports qui lient le Plan à l’INRA. Tout d’abord, notre programme de recherches s’inspire largement de ses directives ; les recherches zootechniques et fourragères ont été développées à sa demande ; les travaux en arboriculture fruitière et en culture maraîchères répondent à ses recommandations. Certaines recherches, d’ordre économique, sont directement utilisables par les services du Plan, pour l’établissement de leurs prévisions. Tel fut le cas, par exemple, d’un travail de Broussolle (Economie, Rennes) sur le développement du troupeau bovin »1. Nous reviendrons plus loin en profondeur sur le rôle et l’influence du Plan dans les démarches administratives et scientifiques de l’INRA.

« Dans un monde où l’action politique ne tend plus à assurer un ordre immuable dont on ne saurait que faire, mais organise avant tout ce perpétuel devenir qu’est le mouvement même du progrès, toutes les nations sont davantage amenées à élaborer des plans qu’à brasser des principes ou à se référer aux habitudes et traditions »2. Cette citation, qui pourrait en partie soutenir notre hypothèse d’un « agrarisme scientifique », nous démontre également que l’association entre le politique et le progrès scientifique doit tendre à une autonomisation de plus en plus poussée de la recherche au fur et à mesure que l’autorité politique s’affirme. La recherche scientifique étant, dans les années d’après-guerre, une composante essentielle de la modernisation de la société et, la restructuration de l’Etat un enjeu primordial, on admet aisément que les premières années de la IVème République soient une période où le politique s’immisce fortement dans l’organisation de la recherche et se soucie des relations entre les disciplines et les organismes.

1 Bulletin de l’INRA n° 3, 1er janvier 1963, p. 1.
2 Pierre Piganiol et Louis Villecourt, Pour une politique scientifique, Paris, Flammarion, 1963, 299 pages, p. 24.
Affiche de propagrande agrarienne du gouvernement de Vichy pour un retour à la terre des Français. A droite on voit le maréchal Pétain.

Affiche de propagrande agrarienne du gouvernement de Vichy pour un retour à la terre des Français. A droite on voit le maréchal Pétain.

Les relations avec les autres instances de recherche

Comme nous l’avons rappelé brièvement plus haut, la réorganisation de la recherche agronomique et la création de l’INRA se déroule dans une atmosphère de refonte complète de la recherche française. Tandis que le CNRS, qui devait à la base prendre en main la recherche agronomique, est occupé à réformer ses structures, le législateur a libre cours de créer un Institut national de la recherche agronomique indépendant de l’Université et du CNRS. Cette relative autonomie n’interdit pas la participation d’autres instances à la recherche agronomique comme le rappelle la loi de 1946 : « certains de ces organismes pourront être placés auprès d’établissements d’enseignement agricole ou de tous autres établissements publics. L’institut national de la recherche agronomique pourra également participer aux travaux de recherches effectués dans des établissements publics ou privés à l’aide de tous moyens fournis notamment par des collectivités publiques ou privées, groupements professionnels ou interprofessionnels »1. La souplesse qui est accordée à l’INRA dans la conduite de ses travaux de recherches est donc manifeste et la coopération avec les autres établissements intéressés par la recherche agronomique, si elle est n’est pas spécifiquement précisée, n’est du moins pas exclue.

A la fin de l’année 1964, un document intitulé « Recherche scientifique et Indépendance » attire l’attention de l’Etat français sur le retard national, et plus généralement européen, en matière de recherche scientifique vis-à-vis des Etats-Unis. Deux réformes majeures devaient participer au relèvement de la recherche française : l’augmentation des aides de l’Etat à la recherche et la refonte du système structurel et institutionnel archaïque de la recherche française.

Ce système archaïque conférait notamment à l’Université une prééminence certaine et importante dans l’organisation et le développement de la recherche scientifique fondamentale en France. L’existence même d’instituts nationaux indépendants de l’Université n’était donc pas spécialement vue d’un très bon œil par la communauté universitaire2.

En 1946, l’Université française, tout le comme le CNRS d’ailleurs, veut dispenser des enseignements agricoles en son sein mais également développer sa propre recherche agronomique. Les luttes et les différends qui se créent, alors qu’un institut de recherches agronomiques autonome voit le jour, demeurent pendant longtemps une source de la timide collaboration entre l’INRA et l’Université.

Pierre Piganiol nous renseigne utilement sur la question puisqu’il rapporte en 2002 que la vision universitaire de l’INRA était très négative et que les agents de l’institut étaient souvent perçus comme des « culs terreux dont les revendications étaient déraisonnables et toujours excessives »3. Cette citation nous renseigne donc sur les rapports parfois compliqués entre l’INRA et l’Université française mais illustre également la vision passéiste du monde universitaire ainsi que son manque d’interdisciplinarité et de collaborations externes.

Les Facultés des Sciences qui doivent logiquement abriter les chaires des disciplines intéressant la recherche agronomique et donc une partie des recherches scientifiques dans ce domaine sont toutefois trop exiguës pour que la collaboration avec l’INRA soit parfaite. De plus, le débat public sur l’Ecole qui se focalise entre 1945 et 1960 sur l’enseignement secondaire ne permet pas à l’enseignement supérieur et à la recherche de se développer comme ils devraient. Aussi peut-on s’étonner que le développement des relations plus étroites entre INRA et Université coïncident avec l’agitation universitaire des années 1960. « La période 1962-1968 est également marquée par divers développements qui manifestent le souci d’une politique de recherche agricole plus dynamique et plus intégrée à l’évolution scientifique et économique de notre pays :

  • resserrement des liens de l’INRA avec les organismes de recherche fondamentale : CNRS, Université, ORSTOM, notamment »4.

Si nous constaterons plus loin que des exceptions se manifestent dans les relations entre INRA et Université, force est de constater que de 1946 aux années 1960 celles-ci restent limitées bien que de nombreux efforts soient réalisés : participation des universitaires au comité permanent et au comité scientifique de l’INRA, ouverture du concours d’entrée à l’INRA à ces mêmes universitaires, préparation de thèses, services rendus comme l’occupation de locaux etc. … Cette évolution des rapports entre les deux instances semble également avoir marqué une nouvelle dynamique dans « le développement des centres de recherches [qui] se réalise avec les aspects régionaux au plan agricole et au plan universitaire : la quasi-totalité des laboratoires est souvent implantée sur la base de domaines expérimentaux agricoles ou forestiers »5. En effet, la décentralisation et la régionalisation de la recherche agronomique, dont nous verrons les manifestations directes sur le plan immobilier dans la troisième partie, ainsi que l’essor des relations avec le monde universitaire semblent bien avoir guider les choix de certaines implantations. Si le désir d’installer les centres de recherches agronomiques dans les grandes villes, à proximité des universités, peut illustrer le souci de rapprochement progressif avec l’université, les conceptions mêmes de la recherche, à savoir l’extension de la pluridisciplinarité, vont conduire à des rapprochements entre l’INRA et l’Université, sous la forme de programmes de recherches communs mais également d’utilisation en commun de locaux.

Les liens de l’INRA avec le CNRS sont, à la différence de ceux avec l’Université, beaucoup plus difficiles à établir. Lorsque le CNRS est réorganisé en 1945 par une ordonnance du 2 novembre, son ambition avouée est de contrôler l’ensemble de la recherche scientifique française et de la promouvoir en développant une véritable professionnalisation de son activité. Son rôle est également de « faire disparaître la séparation entre les recherches pures et les recherches appliquées pour marquer la continuité qui existe entre la science et ses applications de tout ordre »6. Puis, au fur et à mesure, « les différents ministères structurent leurs recherches de façon autonome et s’émancipent de la tutelle du CNRS »7. Cette volonté s’affirme de plus en plus lorsque l’on comprend que « le CNRS ne peut plus, en 1946, prétendre coordonner l’ensemble des recherches et définir les priorités, notamment celles des organismes des ministères techniques »8. Ainsi, la création de l’INRA, en 1946, est difficile à admettre pour le CNRS qui espère développer une recherche agronomique en son sein.

L’hostilité d’une partie de la communauté scientifique, et du CNRS en particulier, à l’égard de cette décision va conditionner le futur des relations entre les deux organismes pendant de nombreuses années. La nécessité de créer une recherche agronomique nouvelle, de sortir du lourd et ancien carcan administratif et d’encourager la coopération entre des établissements de recherches spécialisés va pousser les législateurs à détacher définitivement la recherche agronomique du CNRS. « Depuis cette date, il restera des cicatrices entre le ministère de l’Agriculture et le CNRS. Faut-il attribuer à ces événements la volonté délibérée du CNRS de ne jamais citer l’INRA dans les organismes de recherche scientifique et de n’avoir jamais nommé un de ses chercheurs au Comité national s’il n’a pas appartenu un jour, soit à l’enseignement, soit à une unité mixte ? »9. Toujours est-il que les relations entre l’INRA et le CNRS seront basées sur ces luttes originelles entre le ministère de l’Agriculture et le CNRS pour l’organisation de la recherche agronomique. Pour preuve, la création d’un centre de génétique « à Gif-sur-Yvette en juin 1946 avec Ephrussi, L’Héritier, Slonimsky, puis Berkaloff. Il y a de place… mais pas pour l’INRA »10.

Il ne faut toutefois pas voir dans la création de l’INRA une simple bataille entre le ministère de l’Agriculture et le CNRS pour la direction et l’organisation de la recherche agronomique. Depuis longtemps, un des problèmes de la science française est certainement le manque ou l’apparition tardive d’émulation entre les organismes de recherche. La primauté de Paris dans tous les domaines scientifiques a longuement empêché ce phénomène primordial. La centralisation de la recherche en France, malgré son souci d’orientation, et le manque d’autonomie des organismes ont freiné une nécessaire et saine compétition. Si l’effort de centralisation et d’organisation de la recherche a permis d’éviter à certains laboratoires de recherches d’étudier les mêmes questions – et donc de dépenser davantage de fonds publics – il a également entravé les procédés de collaboration et de confrontation des résultats et des méthodes.

La décision d’organiser une recherche agronomique de façon autonome et de créer l’INRA semble bien répondre à cette logique d’émulation et de « compétition ». En effet, malgré l’omniprésence d’une administration centrale et hiérarchisée, rien n’a pu empêcher les duplications inutiles de certains programmes de recherches ni le maintien de certaines chaires caduques, ni même la création rapide et efficace de champs de recherches novateurs. En concevant la recherche agronomique au sein d’un institut national dépendant du ministère de l’Agriculture, le législateur espère à la fois donner à cette discipline la souveraineté nécessaire à son essor scientifique, favoriser la « concurrence positive » entre les sciences et déjà permettre sous une forme relative la décentralisation de la recherche.

1 Loi n° 46-1086 du 18 mai 1946 portant organisation de la recherche agronomique et création d'un institut national de la recherche agronomique, Journal officiel de la République française du 19 mai 1946, art. 27, p. 4331.
2 Robert Gilpin, La science et l'Etat en France, Paris, Editions Gallimard, 1970, 413 pages.
3 Alain Chatriot, «  L’INRA et la coordination des politiques scientifiques, 1953-1969  » in Sciences, chercheurs…, op. cit, p. 140.
4 Jean Bustarret, «  Avant-propos  » in DGRST, Répertoire national des laboratoires – La recherche agronomique (documentation arrêtée en janvier 1968), Paris, La Documentation Française, 1969, 501 pages, p. IX.
5 Jean-Pierre Blanchon, «  Les unités expérimentales  » in Jean Cranney, INRA, 50 ans d'un organisme de recherche, Institut National de la Recherche Agronomique, 1996, 526 pages, p. 468.
6 Jean Cranney, INRA…, op. cit, p. 73.
7 Ibid, p. 73.
8 Ibid, p. 74.
9 Ibid, p. 83.
10 Ibid, p. 83.
Vue générale de Gif-sur-Yvette

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